25 mars : fête de l’Annonciation et virginité de Marie ?

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Dans ma grande naïveté, alors que j’étais jeune,  je me suis aperçu un jour que la fête de l’Annonciation était fixée au 25 mars parce que cela faisait exactement 9 mois avant Noël, le 25 décembre. Volonté de réalisme de la tradition chrétienne qui respecte pour la Vierge Marie le temps normal d’une grossesse. Le moment de l’Annonciation (la visite de l’ange Gabriel à Marie pour lui annoncer qu’elle va concevoir un enfant : Luc 1,26-38)

Un de mes amis m’a un jour posé la question suivante : « Joseph et Marie étant mariés depuis un certain temps, comment se fait-il que Marie était toujours vierge ? Le mariage n’avait donc pas été consommé ? »

Cette question est en apparence simple. Et pourtant, elle est plus complexe qu’il n’y paraît.

Il faut d’abord se demander ce que peut dire l’historien au sujet de Jésus de Nazareth. Et donc au sujet de son entourage. Les informations nous viennent de trois sortes de documents écrits et de la « tradition ».

Annonciation de Fra Angelico

Les trois sortes de documents écrits :

  1. Les écrits du Nouveau Testament et en leur cœur, les quatre évangiles. L’historien les prend en compte mais il sait que ces textes ne sont pas des reportages, ni des œuvres scientifiques : ce sont des témoignages de foi, écrits avec le but de diffuser  un message déterminé par la foi/croyance en la mort et résurrection de Jésus. Ce ne sont pas des récits dont le but serait purement descriptif et narratif.
  2. Les évangiles et récits « apocryphes » (= cachés à la lecture publique). Ce sont aussi des témoignages de foi qui donnent un narratif au sujet de Jésus. Les communautés chrétiennes « centrales » ont écartés ces écrits parce qu’elles n’y reconnaissaient pas leur foi officielle. Ces textes sont assez souvent tardifs et emplis de merveilleux (un peu mièvre). Ces textes sont bien connus des spécialistes et des étudiants en théologie, même si la presse s’amuse régulièrement à les ressortir en couverture de magazine (pour allécher le client)
  3. Les textes des auteurs romains et juifs de l’époque : il y en a quelques-uns, très peu nombreux et très courts.

Enfin, il y a « ce qui s’est transmis » par voie orale ou via des documents perdus dans les communautés chrétiennes des premiers temps, et que des théologiens plus tardifs (les « pères de l’Eglise ») ont transcris quelques siècles plus tard.

La source principale reste donc les quatre évangiles reconnus par tous les chrétiens.

Et Joseph là-dedans ? La troisième série de sources (auteurs non-chrétiens) n’en parle absolument pas. Seuls les évangiles et les écrits apocryphes en parlent, plus ou moins.

L’évangile de Marc (le plus ancien) ne le mentionne pas, il dit simplement que Jésus est « fils de Marie » (Mc 6,3). Ce qui a fait supposer à certains que Jésus était né de père inconnu (certains écrits juifs et romains reprennent cette idée en disant que Jésus était le fils d’un soldat romain nommé Pantera, opinion évidemment peu flatteuse). L’évangile de Jean n’en parle pas non plus. Seuls les évangiles de Matthieu et Luc en parlent. Il est mentionné à un moment comme « charpentier » (Mt 13,55), mais ce terme à l’époque (technon en grec) peut désigner aussi bien un menuisier qu’un homme qui travaille à la construction des bâtiments, voire même un homme sage. Les récits de l’enfance de Jésus, dans les deux évangiles de Matthieu et de Luc, sont plus encore que le reste des évangiles surchargés d’intentions théologiques qui font douter du substrat historique des événements qu’ils rapportent. Ainsi le « massacre des innocents » (Mt 2,16-18) n’a sans doute aucune réalité historique, même si il pourrait être cohérent avec les mœurs de la dynastie hérodienne qui a une part du pouvoir alors sur la Galilée et la Judée à ce moment là : il s’agit beaucoup plus vraisemblablement d’un récit inventé destiné à montrer un parallèle entre Jésus et Moïse (le pharaon tue les garçons des Hébreux, mais Moïse échappe miraculeusement à la mort – Ex 1,15-22; de même Jésus, nouveau Moïse, échappe au massacre décidé par le tyran).

Joseph, dans l’Evangile selon St Matthieu, Pasolini

Les évangiles ne parlent plus de Joseph après le dernier des récits de l’enfance, lorsque Jésus a 12 ans (Luc 2,41-52), la tradition a supposé qu’il était donc mort. S’il était mort avant Marie, certains en ont déduit qu’il était plus vieux que Marie, ce que rien ne permet d’affirmer d’après les évangiles. Un récit apocryphe très tardif – « l’Histoire de Joseph le Charpentier » – en rajoute en donnant un premier mariage à Joseph et en en faisant un homme très très âgé (il meurt à plus de 100 ans)…

Les deux évangiles de Matthieu et de Luc qui sont les seuls à raconter la naissance et l’enfance de Jésus ne suivent pas du tout le même plan et ne s’attachent pas aux mêmes « héros » : Matthieu se centre sur Joseph, Luc sur Marie.

Chez Matthieu, Joseph s’aperçoit que sa fiancée, Marie, est enceinte avant le mariage, et pas de lui ! (Mt 1, 18-25). Il veut la répudier secrètement, mais un Ange vient l’informer que « ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint » (verset 20). Du coup, il l’épouse, mais « il ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus. » (verset 25). Enfant, lisant mon « Histoire Sainte pour les enfants », je me demandais pourquoi les parents avaient appelé leur fils « Jésus » alors que le Esaïe prophétise qu’on lui donnera le nom d’Emmanuel. Ma vocation d’exégète vient peut-être de cette contradiction.

Chez Luc, dans le récit de l’Annonciation, Marie, qui est promise à Joseph (« de la tribu de David ») demande à l’ange qui lui annonce sa future maternité : « Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais pas d’homme ? » ( Luc 1,34).

Si on suit ce que nous racontent ces deux évangiles, on a affaire à un couple de fiancés, sans doute jeunes selon les us et coutumes de l’époque. Les deux évangiles affirment que Marie a conçu un enfant sans avoir eu de relations sexuelles avant que Joseph ne l’épouse. Et qu’elle était donc vierge au moment de la conception. Bien évidemment on est ici sur une croyance. Quelle est sa signification ? A la fois montrer la réalisation d’une annonce faite par un prophète de l’ancien testament (Esaïe 7, 14), et montrer que « rien n’est impossible à Dieu », même quand les obstacles s’accumulent.

Les évangiles ne disent rien de plus sur la suite de la vie conjugale de Joseph et Marie. Ici c’est la tradition des communautés qui reprend le dessus : elle a continûment affirmé que Marie était restée vierge après la naissance de Jésus. On est toujours sur le registre de la croyance de foi.

Il faut mentionner ici la difficulté présentée par le fait que les évangiles et d’autres écrits du Nouveau Testament parlent à certains moments des frères et sœurs de Jésus. (Marc 6,3 ; lettre aux Galates 1,19). Ce qui est embarrassant pour les tenants de la virginité de Marie après la naissance de Jésus. Certains parent la difficulté en relevant qu’à l’époque, les vocables de frères et sœurs pouvaient s’étendre à des cousins ; d’autres (récits apocryphes) disent que cela concerne d’autres enfants de Joseph (d’où l’utilité du premier mariage éventuel de ce dernier) ; etc.

Le Coran, que Gabriel – Djibril enseigne à Mohammed, comporte trois versets sur la virginité de Marie :

« Elle dit: «Comment aurais-je un fils, quand aucun homme ne m’a touchée, et que je ne suis pas prostituée?» » (Coran, sourate 19, Maryam, verset 20)

« Nous soufflâmes notre esprit à celle qui a conservé sa virginité; nous la constituâmes, avec son fils, un signe pour l’univers. » (sourate 21, « Les prophètes », verset 91)

« Et Marie, fille d’Imran qui conserva sa virginité, nous lui inspirâmes une partie de notre esprit. Elle crut aux paroles du Seigneur, à ses livres; et elle était du nombre des personnes pieuses. » (sourate 66, « La défense », verset 12)

Pour ceux qui sont sceptiques avec l’idée d’un Dieu qui transgresserait de temps en temps les lois d’une nature qu’il aurait lui-même édictées, il est toujours possible d’interpréter la virginité de Marie sur un registre symbolique, ou mythique. Ce qui serait à développer sur un plan théologique, mais c’est une autre histoire !

 

Vincent Cabanel

25 mars : fête de l’Annonciation et virginité de Marie ?

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