Adieu, la soutane de l’abbé Pierre ?

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Adieu, la soutane de l’abbé Pierre ?

Les député(e)s ne pourront plus porter de signes religieux ostensibles sur eux dans l’hémicycle

L’Assemblée nationale vient de prendre une décision stupide, inquiétante et dangereuse.

L’instruction (sorte d’annexe du règlement intérieur) adoptée le 25 janvier 2018 qui interdit aux députés de porter un signe religieux dans leur tenue vestimentaire représente une volte-face par rapport à toute la tradition républicaine de nos assemblées d’élus depuis les débuts de la Révolution voici 230 ans. Comme le rappellent à l’envi les articles de presse (Le Monde, L’Express, et jusqu’à Marianne[1] qui le concède), les élus ne sont pas des agents du service public, ils ne sauraient être tenus à un principe de neutralité. Au contraire, ils sont là pour exprimer et représenter la diversité de la nation, dans toutes ses composantes et ses opinions, ils sont là pour débattre, ce qui suppose la ferme et entière capacité à exprimer des pensées, des opinions, des idées, qui sont différentes, voire divergentes et opposées. Le groupe parlementaire communiste et le député PS François Pupponi ont raison de voir dans cette règle une atteinte à la liberté d’expression des représentant(e)s de la Nation et un « bouleversement de la conception que nous avons de la laïcité depuis deux cents ans ».

Des prêtres députés en soutane pendant 200 ans d’Assemblée Nationale

L’acte de naissance de l’Assemblée nationale se situe dans la salle du Jeu de paume à Versailles, dans le célèbre épisode du serment, le 20 juin 1789. Le peintre David n’a pas eu peur, dans sa célèbre esquisse, de mettre au centre de la scène de ferveur révolutionnaire trois « religieux » (tous trois députés) qui fraternisent : le moine chartreux, Dom Gerle, l’abbé Grégoire et le pasteur protestant, Jean-Paul Rabaut Saint-Étienne. Ces hommes de la Révolution n’étaient pas effrayés d’appeler un chat un chat, et acceptaient l’expression du fait religieux.

Faut-il rappeler le rôle éminent de l’abbé Henri Grégoire dans l’œuvre de la Révolution ? Cet ardent défenseur des juifs, cet infatigable combattant de l’abolition de l’esclavage, ce républicain convaincu figure avec son costume ecclésiastique sur le tableau de David.

Un siècle plus tard, l’abbé Lemire (député du Nord de 1893 à 1919) et l’abbé Gayraud (député du Finistère de 1897 à 1911) siègent de longues années en soutane au sein de l’Assemblée, y compris lors des débats sur la loi de décembre 1905.

Encore quelques années après, ce sont l’abbé Pierre (député de Meurthe et Moselle de 1945 à 1951) et le chanoine Kir (député de la Côte d’Or de 1945 à 1967) qui portent leur soutane lorsqu’ils montent à la tribune du palais Bourbon.

Vers une « laïcité d’abstention » ?

Asif Arif a pleinement raison sur SaphirNews de parler d’une erreur de droit et d’un déni de démocratie. Verrons-nous un jour les députées Daniele Obono et Christine Boutin se voir interdire de citer la Bible ou de s’y référer dans l’hémicycle ?

Car ce qui est également inquiétant dans cette instruction, c’est l’extension subreptice d’une conception de la laïcité qui se comprend comme « l’abstention de toute visibilité religieuse dans l’espace public ». Cette conception n’est ni celle de Jules Ferry et des législateurs de la IIIe République, ni celle de la loi de 1905, ni celle de la pratique constante, affirmée et soutenue par la jurisprudence du Conseil d’Etat, tout au long du XXe siècle.

On voit bien quel est le premier des facteurs qui favorise l’extension de cette conception anti-religieuse de la laïcité, au sein du débat qui agite la France depuis quinze ou vingt ans sur les différentes manières de comprendre la laïcité : c’est la naissance de l’islam comme religion française, avec des demandes de visibilité nouvelles, auxquelles la France n’était pas accoutumée. Même si le facteur déclenchant de l’instruction a été le maillot de foot porté par François Ruffin, la vraie raison de l’interdiction des signes religieux n’est-elle pas à chercher dans le cas de la députée de Mayotte, Ramlati Ali ?[2]

L’Assemblée craint-elle l’arrivée de femmes élues portant « LE » voile ? Si c’est cela, il est très triste que l’Assemblée verrouille ainsi son accès à cette possibilité. Le signal qui est envoyé à toute une catégorie de la population est un signal de rejet : « on ne veut pas de vous ici ». C’est une décision de peur et de fermeture.

Derrière l’islamophobie : l’incompréhension du fait religieux.

Il faut sans doute aller chercher plus profond pour trouver un second facteur plus déterminant encore de l’extension de cette conception qui entend la laïcité comme un effacement du religieux. Il faut relever avec Olivier Roy, que « derrière ce qu’on appelle l’islamophobie se cache en fait une haine et une phobie du religieux, et en particulier du signe religieux. (…) les évêques de France n’arrêtent pas de se plaindre d’une incompréhension du religieux ».[3] Notre société, majoritairement, ne comprend plus le religieux dans sa spécificité. Comme le dit le même Olivier Roy, le religieux, dans nos textes, est renvoyé tantôt au registre des convictions, tantôt au registre des identités[4]. Mais aucun de ces deux registres ne permet de le comprendre dans sa spécificité de culture personnelle et collective, intégrant la dimension d’une pratique et d’un mode de vie. Derrière cette instruction également, il y a donc sans doute l’écho de cette profonde méconnaissance et incompréhension du religieux, voilée par réflexe sous le mantra commode d’une laïcité de perroquet.

Ce point de l’instruction peut être « retoqué » par le Conseil Constitutionnel (article 61 de la Constitution sous la réserve que cette instruction soit considérée comme une modification du règlement intérieur). Mais la bataille juridique sera vaine, si elle n’est pas soutenue par un vaste, profond et durable mouvement d’intelligence, qui relève de tous et de chacun : il est plus que temps de s’intéresser au fait religieux, aux débats d’idées sérieux entre religions, entre religions et athées, entre athées eux-mêmes, entre philosophes et religions. La stratégie du silence, de la laïcité pervertie en arme anti-religieuse, et du « circulez !  y a rien à voir » ne sera pas payante.

Vincent Cabanel

 

[1] L’article de Marianne comporte une grosse erreur : il n’y a pas de « loi sur la laïcité » au singulier, la loi de 1905 (c’est le renvoi hypertexte sous l’expression, dans l’article) est une loi de Séparation des églises et de l’Etat, qui ne contient jamais le mot « laïcité », mais dont on peut dire qu’elle donne un résumé (non exhaustif) du principe juridique de laïcité dans ses articles 1 et 2. La laïcité sur le plan législatif est un principe constitutionnel inscrit comme tel dans le Préambule de la Constitution de 1946, puis dans l’article 1 de la Constitution actuelle (1958), et la laïcité a une histoire législative qui passe par les lois scolaires des années 1880, les lois sur les hôpitaux, les funérailles, … sans oublier la loi de 1901 (associations et congrégations). L’article de Marianne auquel renvoie le lien hypertexte est titré par un contre-sens complet : « 1905 : la République chasse la religion de l’espace public » ; il suffit d’aller lire les articles 25 et 27 de la loi pour mesurer toute l’inanité de ce titre, sa fausseté totale. Regrettable de la part d’un journal qui s’érige en défenseur authentique de la laïcité.

[2] Mme Ramlati Ali a été au centre d’une petite polémique en juillet 2017, au début de la législature en cours. Lui était reproché par certains le port d’un voile ou d’un châle. Polémique d’autant plus bête que l’islam d’Outre-mer, à Mayotte comme à La Réunion est très bien intégré dans la République. L’élection de Mme Ali a été invalidée par le Conseil Constitutionnel le 19 janvier 2018, mais cela ne touche en rien au problème.

[3] Olivier Roy : « La nouvelle religiosité comme disjonction entre foi et culture(s) ».  Conférence du 5 décembre 2015 – Fonds Ricoeur – à 2’56’’ de l’enregistrement YouTube

[4] Idem,  vers 15’02’’

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