Bible et radicalisation : une fable inquiétante

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Bible et radicalisation : une fable inquiétante

La Bible, et particulièrement le Nouveau Testament, dont les évangiles, résistent-ils mieux que le Coran à un usage de leurs textes au service d’une position violente et ultraradicale ?
 
Le beau film de Kirill Sebrennikov,  » Le Disciple », récemment sur les écrans (primé à Cannes 2016 catégorie Un certain regard) apporte une réponse éclairante : hélas non.
 

 
 

Dans Le Disciple, un adolescent russe se met à adopter une posture de militant moralisateur et fanatique du christianisme. Le fait que ce soit dans un milieu russe orthodoxe ne change rien au propos qui pourrait aussi bien s’appliquer à un jeune catholique ou protestant. Toujours armé de sa petite Bible de poche, usée à force d’être lue, relue, feuilletée, transportée dans ses poches, Veniamin se met en en tête de lutter, au sein de son lycée, contre les tenues des filles qu’il juge impudiques, contre l’enseignement scientifique (biologie, évolution des espèces), contre l’éducation sexuelle et la permissivité des moeurs, et même contre l’enseignement économique. Le film insère des moments qui tournent à la farce dans un déroulement qui va de l’absurde au tragique. L’oeuvre va beaucoup plus loin que la simple description de cette « radicalisation », laquelle bien sûr nous en évoque d’autres, très actuelles et meurtrières.

Mais je cible ici dans ce  post de blog un aspect particulier du film : cette utilisation des textes que fait Veniamin.

Veniamin cite à tout bout de champ, les textes au pied de la lettre. L’astuce du réalisateur est d’indiquer en surimpression discrète mais très visible, les références exactes des passages auxquels se réfère le lycéen.

Bien évidemment en tirant des citations de cet immense réservoir de mots et de phrases qu’est la Bible, le garçon les sort totalement de leur contexte littéraire, et encore plus de leur contexte historique. Or ces deux contextes apportent  une mise en perspective primordiale. Ces bouts de texte se voient ainsi coupés d’une troisième mise en perspective : celle qui nait de la prise en compte des traditions interprétatives accumulées au cours des siècles par les croyants qui ont lu et relu ces textes.

Une des premières citations ainsi extraite vient du prophète Esaïe (chapitre 34, dans les versets 2 à 8) :

« La colère du Seigneur va fondre sur toutes les nations,
Et sa fureur sur toute leur armée: Il les voue à l’extermination, Il les livre au carnage.
Leurs morts sont jetés, Leurs cadavres exhalent la puanteur,
Et les montagnes ruissellent de sang. (…)
L’épée du Seigneur est pleine de sang (…)
La terre est abreuvée de sang et la poussière engluée de graisse. »
Car c’est un jour de vengeance pour le Seigneur. »

Cet oracle que le prophète profère, notamment contre Edom, un des royaumes rivaux du petit royaume de Juda, devient – hors de toute contextualisation – une sentence intemporelle, que l’adolescent fanatique brandit à son usage propre. De quoi parlait ce texte originellement, dans quelle situation a t’il été écrit ? Quel est son « genre littéraire » et donc comment faut-il le lire ? Comment a t-il été lu et interprété par les communautés croyantes (hébraïques, juives, chrétiennes,…) qui le gardent dans le recueil canonique de leurs « écritures saintes » ? Veniamin n’en a cure. Il a découpé la sentence et la brandit comme une kalachnikov, pour intimider et menacer.

Contre les moeurs, il se déchaîne, utilisant la rigueur de la condamnation du Lévitique contre les homosexuels (« Si un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont fait tous deux une chose abominable » ; ils seront punis de mort. » (Lévitique 20,13), et le radicalisme du Sermon sur la Montagne (dans l’évangile de Matthieu) contre tout désir sexuel émergeant ( « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis dans son coeur l’adultère avec elle » (Mt 5,27,  sachant que l’adultère est également puni de mort en Lv 20,10).

D’aucuns penseront  que seul l’Ancien Testament lui aurait fourni un tel réservoir de sentences vengeresses, violentes et punitives. Que nenni ! Les paroles du « doux rêveur de Galilée » (traits sous lesquels Jaurès évoquait Jésus de Nazareth) fournissent aussi matière à l’armement du jeune homme solitaire et noir. Et le plus terrible est que dans sa bouche de fanatique les mots mêmes du prophète de l’amour du prochain, deviennent sombres et menaçantes, d’autant qu’en les proférant, Veniamin s’institue lui-même comme prophète et qu’il s’approprie le « Je » des citations qu’il manie.

« Celui qui n’est pas avec moi est contre moi » (Matthieu 12,30)
« Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. » (Luc 14,26)
« Vous, vous êtes de ce monde, moi, je ne suis pas de ce monde. » (Jean 8,23)
« Le monde m’a pris en haine » (Jn 15,18)
« Déjà même la cognée se trouve à la racine des arbres; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. » (Luc 3,9)
« Je suis venu jeter un feu sur la terre. » (Lc 12,49)
« Pensez-vous que je sois apparu pour établir la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien la division. » (Lc 12,51)
« Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » (Mt 10,34)
« Quand à mes ennemis qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez les ici, et égorgez-les en ma présence. » (Lc 19,27)

Veniamin, avec cet éventail de sentences (la liste n’est pas exhaustive …) est paré pour appuyer la division « moi-les autres » (qui peut devenir « eux-nous »), la légitimité d’une rupture violente, la vérité d’une condamnation sans appel de ce qui n’est pas lui et qui devient « le monde ». Cette panoplie impressionne d’autant plus qu’il ne s’agit globalement pas de citations mineures dans le texte : toutes ces phrases tirées des quatre évangiles viennent de passages importants.

Cette façon de procéder n’est pas du fondamentalisme, ni du traditionalisme, mais du littéralisme. Cela revient à accorder aux paroles de ces textes une fonction de couteau suisse : ils deviennent comme les pierres d’un carrière, prêts à être utilisés pour n’importe quel usage, pour justifier n’importe quel choix du pseudo-prophète qui s’est auto-institué en juge suprême. C’est même un littéralisme excessivement sélectif puisque ne sont gardés du gisement de références que constitue le texte que les passages qui « conviennent » à l’emploi que cherche le locuteur fanatisé.

Le littéralisme réside non seulement dans un attachement à la lettre même du texte (oubliant au passage qu’il s’agit de traductions), mais dans une absolutisation de cette lettre : un déliage de toute liaison avec le reste du texte lui-même (contextualisation littéraire), avec la situation historique de production du texte, et avec les traditions interprétatives qui accompagnent toujours – de manière plus ou moins consciente – la lecture, l’écoute de ces textes. On le voit, cette opération est tout à fait possible sur les textes fondateurs du judaïsme et du christianisme, de même qu’elle est possible sur les textes fondateurs de l’islam (Coran et Hadiths). Un des mérites de ce film réside bien dans cet essai de donner à ressentir cette opération de référencement littéraliste sélectif dans un texte, pour étayer une posture de rupture complète et agressive d’avec la société dont on est issu.

Bien d’autres choses seraient à dire sur ce que peut inspirer ce beau film. A voir et à revoir !

Vincent Cabanel

« Le Disciple », film de Kirill Sebrennikov (2016) est inspiré de la pièce « Martyr » de Marius von Mayenburg.

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