Eglise et République : le toast du cardinal Lavigerie

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Nous vivons dans l’illusion de l’harmonie actuelle entre Catholicisme et République.

Nous oublions que l’Eglise catholique et la Révolution Française n’ont pas fait bon ménage : oui, il y a eu des ecclésiastiques dans la révolution : Siéyès, l’abbé Grégoire, … il y a des curés de paroisse qui ont contribué à la rédaction des cahiers de doléances. Il y eut un clergé révolutionnaire. Mais en réalité l’Eglise comme institution et la Révolution furent en très grande tension, ce qui fera de l’Eglise au XIXe une instance contre révolutionnaire.

La nationalisation des biens du clergé en novembre 1789 (sur proposition de Talleyrand) est un premier choc.  Mais à partir du 24 août 1790 et de la Constitution Civile du Clergé, l’Eglise de France se fracture. Le pape Pie VI condamne fermement le texte. C’est le schisme entre les « réfractaires » et les « jureurs ». Des prêtres entrent en résistance, tandis que d’autres prêtent serment et acceptent la constitution civile. Les massacres de religieux et de prêtres en septembre 1792, puis la République instituée également en septembre 1792 attisent les tensions. Non seulement la monarchie constitutionnelle qui était le compromis trouvé en 1790, n’existe plus, mais voilà bientôt le roi en prison, soupçonné, accusé, jugé et finalement décapité le 21 janvier 1793. La Terreur et le Comité de Salut Public, toute la Révolution est maintenant opposée à l’Eglise de Rome et réciproquement. Robespierre transforme Notre Dame en Temple de la Raison et y célèbre le culte de l’Etre Suprême.

Sous le Directoire, le Pape Pie VI est dépossédé de ses Etats pontificaux. Monarque déposé, il est fait fait prisonnier par la République (1797) et meurt exilé en France (1799).

Le premier Consul Bonaparte restaure les Etats pontificaux et reconnait ainsi Pie VII, le nouveau Pape. Mais les tensions autour du Concordat de 1801 et des articles organiques que Napoléon impose contre Pie VII, puis autour du sacre de l’empereur, restent vives. Nouvelle dissolution des Etats Pontificaux en 1808,, excommunication de Napoléon par Pie VII, enlèvement de Pie VII en 1809 qui sera prisonnier de Napoléon jusqu’en 1814 ….

L’Eglise catholique se réjouit de la Restauration de la Monarchie (1815-1830) avec Louis XVIII puis Charles X.

Mais à partir de 1830 (révolution de juillet) et pendant tout le XIXe siècle, les attitudes des catholiques et de l’Eglise vis à vis des des régimes qui se succéderont (monarchie de Juillet (1830-48), deuxième République (1848-52), second Empire (1842-70) et troisième République après 1870) restent marquées par un horizon politique unique pour la hiérarchie de l’Eglise : le retour sur le trône de France d’un « roi très chrétien », en tout cas d’un pouvoir soumis à Dieu (celui de l’Eglise catholique bien sûr)

Anatole France peut écrire en 1904 :

« L’Eglise n’estime pas que la République soit mauvaise en soi. Mais elle la juge mauvaise quand elle institue la liberté de conscience, la liberté de l’enseignement et la liberté de la presse. Dès lors, comment s’étonner que l’Eglise s’efforçât de renverser cette République, de tous les Etats modernes le plus détestable à ses yeux, puisqu’il était le plus laïque et se proposait de rendre aux laïques l’enseignement, la justice et l’assistance ? Toute son espérance était à Frohsdorf où sommeillait et chassait l’enfant du miracle que, soixante ans auparavant, Dieu avait donné à la France pour la sauver. » (NdR : il s’agit du Comte de Chambord, petit-fils de Charles X, prétendant au trône de France)

Bien sûr il y a des catholiques républicains, mais ils ne font pas l’unanimité. En 1891, l’encyclique du pape Léon XIII « Rerum Novarum » (litt;  » des réalités nouvelles … ») favorise l’émergence du mouvement de « démocratie chrétienne ». Léon XIII, pape intelligent et ouvert sur l’avenir (à la différence de beaucoup de ses prédécesseurs du XIXe siècle (Grégoire XVI, Pie IX, …) va organiser le « ralliement de l’Eglise Catholique » à la République Française. Léon XIII cherche un haut responsable de l’Eglise qui accepte cette mission de prendre la parole publiquement (mission très politique, donc). Ce sera le cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et de Carthage, qui acceptera de prononcer les paroles qui invitent tous les catholiques de France à accepter la République, à se rallier à la République, lors d’un fameux toast qu’il porte lors d’une réception des officiers de Marine en Méditerranée.

Le 12 novembre 1890, il prend la parole de manière spectaculaire en prononçant à Alger un toast devant les officiers de l’escadre française de passage dans ce port et donne le signal du ralliement des catholiques – jusqu’alors majoritairement légitimistes – à la IIIRépublique. Il y développe la pensée de Léon XIII selon laquelle l’Église n’est pas inféodée à un type particulier de régime politique, pourvu que l’État lui reconnaisse ses droits propres et respecte sa liberté. (cf. Wikipedia)

Tout n’est pas fini. La bataille de l’enseignement va continuer, la bataille du statut des congrégations, la bataille de la séparation. Le début du XXe siècle va être encore porteur de nombreuses tensions. Et ce, jusqu’aux offensives de l’Action Française et de Maurras, jusqu’à Vichy même. Et les tensions autour de l’école seront régulièrement résurgentes (1984)

On le voit : il a fallu plus d’un siècle et demi pour que l’Eglise catholique accepte pleinement « la gueuse » comme le disaient les légitimistes :  cette République laïque dégagée de toute religion d’Etat, de tout Concordat, de toute référence à Dieu.

Aujourd’hui, le problème est neuf : intégrer l’islam comme culte présent en France. Le défi c’est de faire en très peu d’années ce qui s’est déroulé sur deux siècles pour trois cultes étroitement mêlés à l’histoire et la construction de la France.

Vincent Cabanel

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