Est-il possible de comprendre l’islam ?

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Est-il possible de comprendre l’islam ?

Réflexions autour du livre d’Adrien Candiard

Nous avons souvent sur les religions une idée fausse de base. Nous avons tendance à penser qu’elles sont toutes construites sur le même schéma, sur le même patron. Nous pensons pouvoir transposer les éléments un à un, comme par une relation bijective. Telle religion a-t ’elle un livre sacré ? Nous remarquons que celle-ci aussi. Celle-là parle d’un prophète ? Celle-ci parle aussi d’un prophète. Etc.

Chaque religion est comme une langue différente

Mais en fait, une religion est comme une langue. Pour traduire d’une langue à l’autre, il ne suffit pas de transposer un à un les mots, de remplacer tel élément d’une langue par tel autre. Les structures mêmes des phrases, les rapports entre les termes sont différents selon les langues. Chaque religion a sa structure propre. chaque religion est un langage propre et autonome. C’est de l’intérieur qu’il faut en comprendre les caractéristiques, le mystère, l’esprit, le « génie propre ». L’erreur que nous commettons souvent (je parle de la France, mais ceci s’applique à d’autres sociétés occidentales), c’est de penser comprendre l’islam à partir de notre idée préconçue de ce qu’est une religion En fait le concept de religion qui nous sert de base n’est qu’un décalque de la structure du christianisme. Tout se passe comme si – plus ou moins consciemment – nous avons en fait dégagé le concept de religion de la seule religion que nous connaissons vraiment un peu et qui a été si longtemps monopolistique dans notre pays : le christianisme – et encore ! sous sa version catholique romaine.

Le grand mérite du petit livre de Adrien Candiard sur l’islam est de prendre en compte ce biais de départ que nous avons à notre insu, et de le déconstruire en démasquant les erreurs qu’il nous fait commettre.

Si ce petit livre ne donne pas une présentation systématique des bases de l’islam (qu’on trouvera sans peine dans d’excellents livres (1)), il nous les fait néanmoins parcourir avec beaucoup de finesse, en proposant une revue intelligente des approximations que commet l’honnête homme moyen quand il cherche à s’intéresser à l’islam.

D’où le sous-titre de cet ouvrage :  quelles sont les raisons qui font que nous n’y comprenons souvent rien, alors que nous croyons comprendre. Pour cela, il faut examiner un certain nombre d’idée reçues et d’avis faciles.

« L’islam doit se moderniser « , oui, mais …

Exemple d’avis facile :  » il faut que l’islam se modernise. » L’affirmation paraît évidente. Mais l’auteur nous montre vite combien cette assertion si consensuelle se heurte à la réalité. Elle repose sur le biais suivant : la tradition est rétrograde et la modernité est progressiste. Ce biais nous vient directement de notre culture occidentale marquée par le combat des Lumières contre l’obscurantisme principalement catholique à l’époque. Or paradoxalement, le salafisme loin d’être caractéristique de l’islam traditionnel (l’islam classique et impérial) représente un aggiornamento récent de l’islam :  « Le salafisme n’est pas un mouvement traditionnel. C’est même exactement le contraire : il refuse l’islam traditionnel, il refuse la tradition, ce qui se transmet de génération en génération, au nom d’un rapport direct à l’origine. » En ce sens, le salafisme est paradoxalement « moderne » (p.66 cf. aussi p.74). Les catégories de « tradition » et de « modernité » sont à manier avec plus de prudence qu’il n’y paraît. Il est certain que l’islam – en tant que religion – a d’énormes chantiers devant lui. Mais il est peut être trop simple de plaquer sur ces chantiers la seule grille « tradition versus modernité ».

Le Coran, est-ce comme la Bible ? ou comme Jésus-Christ ?

L’auteur introduit également aux questions qui ressortent du fondement même des croyances de foi. Ainsi du Coran. Est-ce que le Coran c’est « pareil que la Bible » ? Est-ce que mutatis mutandis c’est comparable ? Les pages sur ce sujet doivent absolument être lues pour comprendre « pourquoi c’est pareil et en même temps c’est très, très différent. » Sans prétendre résumer le propos du livre, indiquons simplement que le Coran tient dans l’islam une place structurelle qui est autre que celle que tient la Bible dans le christianisme. En fait, on peut dire que le Coran dans la foi musulmane, c’est Jésus-Christ lui-même dans la foi chrétienne. Pas l’évangile, non, la personne de Jésus. La symétrie simple et apparente Mohammed // Jésus (un prophète équivaut à un prophète) et Coran // Bible (un livre révélé équivaut à un livre révélé) est fausse. La vraie symétrie sera Coran // Jésus. Le Coran, pour les musulmans, c’est la Parole même de Dieu (donc Dieu) faite livre ; Jésus-Christ, pour les chrétiens, c’est la Parole même de Dieu (donc Dieu) faite corps humain. Prendre conscience de cela amène à se décentrer de présupposés qui semblaient évidents. Et cela ouvre à une nouvelle compréhension, plus vraie, plus intéressante de cette réalité d’une foi musulmane et d’une religion qui ne nous étaient pas familières : « cela explique ce fait, si surprenant, qu’un bon récitateur (du Coran) peut faire pleurer ses auditeurs avec les versets les plus juridiques, portant par exemple sur les règles d’héritage» (p.29)

De ce fait vouloir se borner à « comprendre le sens du texte » (le Coran), c’est s’interdire de percevoir son statut complet dans le système croyant et religieux que l’on cherche à appréhender. Cela éclaire aussi cette assertion de A. Candiard : « On dit que l’islam, c’est le Coran, et c’est effectivement la théorie, mais dans la pratique, l’islam, c’est surtout le hadith.(2) » (p.31)

J’aimerais approfondir avec l’auteur certains des points qu’il aborde et sur lesquels il me semble que le débat doit être poursuivi : par exemple sur l’application de l’exégèse historico-critique aux textes du Coran ou sur la question du rationalisme en islam (pp.114-115)

Accepter le décentrage

Mais l’intérêt immense de ce livre court, dense et très abordable grâce à sa clarté d’écriture, c’est cette invitation réussie au décentrage de notre propre point de vue, cette patiente recherche pour se désemprisonner de nos présupposés et de notre inévitable « précompréhension » culturelle. Indispensable pour comprendre enfin  un peu mieux l’islam, aujourd’hui deuxième religion en France (mais troisième au plan convictionnel, en tenant compte des « non-religieux » et non-croyants).

Vincent Cabanel

 

Adrien Candiard : Comprendre l’islam (ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien)  Flammarion coll. Champs actuel, Paris 2016 – 128 p – 6 €

 

(1) tel ceux  de Malel Chebel et Sohaib Sultan : Le Coran pour les Nuls, 2009  ou Rachid Benzine Le Coran expliqué aux jeunes, Le Seuil 2013

(2) les hadiths sont des paroles et faits du prophète Mohammed, rapportés par ses compagnons et donc par la tradition (chaîne de transmission). Les recueils de hadiths sont variés, pluriels et peuvent contenir un très grand nombre de hadiths. C’est un corpus dont la clôture n’est pas fixe, et varie selon les écoles juridiques, les interprètes et les savants (oulémas).

 

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