Evolution ou/et création ?

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Lorsque j’étais prêtre aumônier de lycée public[1], une de mes élèves, C., était revenue assez révoltée d’un cours de sciences naturelles. Sa professeure avait déclaré que les chrétiens de toute façon ne croyaient pas à l’évolution et prenaient pour argent comptant les vieilles fadaises de la Bible. Par exemple, disait-elle, ils tenaient pour historique le récit de la Création dans la Genèse[2]. L’élève en question était revenue en rage qu’on la prenne pour une idiote, et m’avait pris à témoin : « Mais enfin, Vincent, lors du dernier camp Ski Bible, on a bien vu avec toi que ce récit était un mythe et que tous les catholiques admettaient ça aujourd’hui, n’ai-je pas raison ? ». J’ai bien sûr commencé par confirmer à C. qu’elle avait bien retenu et compris ce que j’avais dit et expliqué lors du camp Ski-Bible. J’ai dû lui expliquer ensuite l’évolution somme toute récente de l’Eglise catholique sur le sujet et les réticences de certains chrétiens, surtout dans la catégorie des évangéliques, mais pas seulement, à admettre les résultats de l’exégèse historico-critique des textes sacrés. Mais il a fallu ensuite que je rencontre la professeure de SVT pour lui expliquer également que son information datait beaucoup, que les choses étaient bien plus subtiles qu’elle ne pensait, que le fait d’être croyante catholique ne faisait pas d’une de ses élèves une obscurantiste sans fond prisonnière de croyances archaïques et pré-scientifiques.

Ce sont aujourd’hui les croyants musulmans et les croyants protestants évangéliques, et parmi eux les plus jeunes, les scolaires, qui sont dans l’œil de ce cyclone des rapports complexes entre la science et la foi. La théorie de l’évolution des espèces est le terreau favori de cet affrontement et fait l’objet de contestations, de refus d’apprendre, … au nom d’une conception religieuse du savoir. Le rapport Clavreul le signale[3], l’enquête d’Olivier Galland et Anne Muxel « La Tentation Radicale » le relève abondamment et en fait un élément clé de l’indicateur baptisé « absolutisme religieux », [4]… Moi-même dans ma pratique en prison, je rencontre chaque mois des détenus qui refusent, en bloc ou en partie, les résultats et la théorie scientifique de l’évolution des espèces, surtout quand cela concerne l’être humain.

Ce n’est pas en s’indignant, en se braquant, en avançant des arguments d’autorité, en se dressant sur les ergots des « valeurs de la République » ou en brandissant l’étendard de la laïcité, que l’on avancera.

Il faut tout d’abord prendre la mesure du phénomène et tenter de le comprendre, ensuite rester calme en le remettant à sa juste place, et ensuite argumenter et dialoguer. Cette méthodologie en trois temps est celle qui fait défaut le plus souvent aux enseignants de SVT. C’est pourtant la seule qui est susceptible de fonctionner et de permettre de décoincer les situations. Parcourons-en les grandes lignes.

Comprendre le phénomène

Qu’est-ce qui est en jeu pour qu’une personne se mette à refuser avec force d’accepter de faire confiance à la communauté scientifique sur cette question de l’évolution des espèces. Sa foi, et ce n’est pas rien. Pour un croyant musulman comme pour un chrétien, Dieu a créé le monde, tout ce qui vit, les animaux et l’homme. Musulmans, juifs et chrétiens s’accordent à croire que Adam est le nom de ce premier homme selon leurs textes sacrés, qui sont pour eux la Parole de Dieu. Et que Adam a été créé, façonné, peut-être avec de la glaise, mais que en tout cas, Adam n’avait pas de géniteur. Il y va, pour ces croyants, de la dignité de l’être humain, de son statut unique d’être vivant « capable de Dieu », de sa place éminente dans l’univers, de son rôle de partenaire de Dieu dans l’Alliance divine. Quiconque fait preuve d’empathie peut se rendre compte de l’importance vitale que ces croyances, cette foi, peuvent avoir dans le cœur et la vie d’un humain croyant. Perdre cette foi serait dramatique, tragique. Et des croyants ont peur de quelques attitudes des scientifiques : une certaine arrogance qui peut conduit à transformer un athéisme méthodologique en athéisme de conviction. Peur de la science athée ! Il n’en faut pas plus pour conduire des croyants (surtout des protestants évangéliques mais aussi des juifs ou des musulmans) du simple refus de la théorie de l’évolution vers la construction d’un échafaudage intellectuel pseudo-scientifique : le créationnisme.[5]

La professeure de SVT qui s’adressait à mon élève C. était restée dans une attitude scientiste d’opposition binaire, front à front : « la science vient éclairer de ses lumières les ténèbres superstitieuses et rétrogrades des religieux ». Mais cette attitude scientiste et cette opposition front à front mènent à une impasse.

Remettre le phénomène à sa juste place

Pour comprendre comment plusieurs ont réussi à sortir de cette ornière, un petit regard vers notre passé plus ou moins récent s’impose. Notre Occident a été marqué par l’affaire Galilée[6]. Le procès du célèbre scientifique devant le tribunal de l’Inquisition en 1632-1633 est resté dans nos mémoires comme le symbole éclatant de l’obscurantisme de la religion catholique, de toutes les religions et de l’opposition irréductible entre croyance et savoir, entre « vérités de foi » (ou se disant telles) et vérité scientifique. Le fameux dilemme « Science et Foi » était posé. Il va occuper l’Occident pendant quatre siècles.

La fausse piste du concordisme

Il serait long, trop long ici, de retracer le chemin qui a permis de réconcilier le catholicisme et la science moderne. Mais ce chemin n’a trouvé des issues que récemment.  Un des premiers essais pour articuler Science et Foi sur ces questions des origines (de l’homme, de l’univers) a consisté à faire du « concordisme ».

Le concordisme consiste à chercher des « concordances » entre les indications du texte sacré et les données scientifiques. Ainsi c’est une attitude concordiste qui pousse à chercher un rapport, une concordance, entre les six jours que dure la création selon le premier récit de la Genèse et les grandes époques géologiques de l’histoire naturelle de la Terre.[7] Les essais concordistes ne tiennent pas longtemps la route, parce qu’ils ne prennent pas en compte la différence des ordres de vérités, ni la distinction des genres littéraires des textes.

De nos jours, c’est sans doute chez les fondamentalistes musulmans que le concordisme est le plus actif. Un livre, « La Bible, le Coran et la science : Les Saintes Ecritures examinées à la lumière des connaissances modernes », a eu un énorme succès dans le monde musulman et est devenu la référence du concordisme islamique. Son auteur, Maurice Bucaille, est un médecin français converti à l’islam.[8]

Pierre Teilhard de Chardin

L’ouverture récente des catholiques

Sur le sujet qui nous concerne, si un prêtre catholique comme l’abbé Breuil [9]a été un paléoanthropologue éminent, son collègue non moins éminent, le révérend père jésuite Pierre Teilhard de Chardin[10] n’a pas toujours été en odeur de sainteté. Tous deux se sont avancés avec prudence sur certains sentiers scientifiques. Ainsi de l’épineuse question du monogénisme ou du polygénisme[11]. Le Pape, suprême autorité doctrinale de l’Eglise Catholique n’a accepté qu’en 1943, dans l’encyclique Divino Afflante Spiritu de considérer que les onze premiers chapitres de la Genèse (qui contiennent les deux récits bibliques de la création) relèvent d’un genre littéraire particulier qui fait qu’on ne doit pas les lire comme des textes ayant une vision descriptive, historique ou scientifique de la réalité, mais qu’ils visent à enseigner aux croyants une vérité de foi, la vérité scientifique devant elle être cherchée par les méthodes propres aux sciences, de façon autonome. En distinguant ainsi ces deux registres de la vérité, les autorités doctrinales de l’Eglise catholique avalisaient les propositions de théologiens audacieux dont le travail avait précédé cette décision. Cela ouvrait la voie permettant de considérer Adam (et Eve), non comme un être singulier, particulier, mais comme une « figure » typique. Le mot de mythe n’était pas prononcé, mais c’était pourtant bien de cela qu’il s’agissait, tout en considérant que mythe ne signifiait ni mensonge, ni erreur, mais possible vérité d’un autre ordre.

Un autre travail théologique était nécessaire pour articuler théorie du Big Bang et théologie de la Création. Cela conduit un théologien thomiste (donc plutôt classique) comme le père Sertillanges (dominicain 1863 – 1948) à épurer de façon radicale le concept et le dogme de la Création : si création ex nihilo il y a, elle ne peut pas être comprise comme une fabrication. La création ne peut pas être comprise comme une action qui serait encore intra-cosmique :

Il s’ensuit encore que la création, que nous pensons comme une action d’une certaine espèce, manque de tout ce qu’il y a de concret dans l’action, à savoir le devenir de l’effet. Ici, il n’y a pas de devenir, pas d’événement. Que reste-t-il alors ? Un pur rapport de dépendance. Le monde est et il dépend de Dieu. Sa dépendance est la condition de son être, et ainsi c’est cette dépendance même qui est sa création.[12]

Cela le conduit aussi à revisiter le célèbre débat médiéval entre Bonaventure[13] et Thomas d’Aquin[14] : puisque Dieu a créé le monde, cela veut-il dire que le monde a eu un commencement ? Bonaventure pense que oui, Thomas pense que non. « Thomas a raison » répond Sertillanges, avec Thomas, Le monde pourrait être éternel (sans début, ni fin) cela ne contredirait pas le dogme de la création, il faut distinguer les deux notions. Et même si la cosmologie contemporaine est construite sur la théorie du Big-Bang, il ne faut pas chercher un « instant créateur » dans ce point temporel « initial ». C’est sur cette base thomiste que des théologiens peuvent parler de « création continuée ».

Le catholicisme et les protestantismes luthériens et réformés ont fait et font, non sans douleur comme on l’a indiqué, ce travail théologique et ce travail d’exégèse des textes. La professeure de SVT qui contrariait tant mon élève C. en était restée à la (légitime) suspicion que nombre de scientifiques avaient pour les catholiques au début du XXème siècle. Non seulement elle était scientiste, mais elle en était restée à une vision des catholiques qui datait d’avant 1943 au moins. On le sait, par contre, le fondamentalisme biblique (qu’on devrait appeler plutôt littéralisme) a fait des ravages chez les protestants évangéliques ….

Ibn Khaldoun

Du côté de l’islam

Sur la question de l’évolution, on aurait pu penser que l’islam serait épargné de cette tension entre science et foi. John William Draper a pu parler dans les années 1875 de « la doctrine mahométane de l’évolution ». C’est en effet chez les penseurs médiévaux de l’Islam qu’on trouve les premières traces d’une théorie de l’évolution[15]. Elle se retrouve dans ce texte de Ibn Khaldoun[16] :

« De même encore, les singes, qui sont doués de sagacité (kays) et de perception, se trouvent, au voisinage de l’homme, le seul être vivant à être doté de pensée et de réflexion. Cette possibilité d’évolution (isti’dâd) réciproque, à chaque « niveau » (ufq) de la Création, constitue ce qu’on appelle le « continuum » (ittissal) des êtres vivants. »
Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle – Al-Muqaddima, p. 685.

L’inculture religieuse

Que se passe-t-il en France pour que ce soit la version craintive et crispée qui l’emporte ? Le manque de culture chez les jeunes musulmans, l’insuffisante formation des imams, sur leur propre tradition religieuse, et l’influence (sur le net, dans les librairies) de l’emprise intellectuelle dominante d’un islam wahhabite. C’est la « wahhabisation » intellectuelle des esprits musulmans qui produit ses tristes effets.

Dans le débat suivant avec Nidhal Guessoum et un imam devenu chouchou des medias comme imam « moderne » (Abdelali Mamoun), on voit que l’imam résiste et rechigne devant l’idée d’un Adam qui n’aurait pas de géniteur. C’est l’astrophysicien de l’université de Charjah aux Emirats Arabes Unis qui a la position la plus moderne, avec une perspective sur l’articulation entre Science et Foi quasi-identique à celle des penseurs libéraux du catholicisme et du protestantisme. L’absence d’autorité centrale doctrinale dans l’islam laisse le champ ouvert (comme dans le protestantisme) au conflit des interprétations et au débat. On trouvera de virulentes condamnations de la théorie scientifique de l’évolution des espèces chez des Ibn Baz ou Ibn Uthaymin[17], mais en face d’eux, on trouvera des scientifiques musulmans et des penseurs ouverts à la vision moderne des domaines respectifs et séparés de la Science et de la Foi. Ainsi de Nidhal Guessoum, Faouzia Charfi, Tahar Amari, …

Extraits du débat entre Nidhal Guessoum et Abdelali Mamoun sur Oumma TV. 15 avril 2015. Video complète visible sur  youtube.com/watch?v=GYVGDj6QFCw 

 

Argumenter et dialoguer

Bien sûr il faut souhaiter que des chercheurs de référence musulmane, des penseurs musulmans, des vulgarisateurs et médiateurs religieux continuent à ouvrir des voies intelligentes d’inscription de la foi islamique dans la modernité, y compris la modernité scientifique.

Pour les enseignants, éducateurs et formateurs qui ne sont pas des médiateurs religieux, il y a pourtant aussi une voie possible. La voie évidente qu’il faut emprunter maintenant avec les jeunes qui sont croyants est celle qui utilise les différentes étapes que nous venons de parcourir. Il faut pouvoir respecter leur foi en la création et montrer, pas à pas, qu’il est possible d’articuler les deux registres de vérité, non pas dans une attitude concordiste, mais avec une base philosophique qui sait distinguer les ordres. Argumenter et enseigner l’épistémologie scientifique, conceptualiser et décrire les différents registres de vérité (philosophie de la connaissance, phénoménologie de l’acte de foi, connaissance des systèmes de croyances religieuses, connaissance de base dans l’interprétation des textes religieux « sacrés).

Bien évidemment, les enseignants seront aidés s’ils peuvent s’appuyer sur de bons médiateurs et des vulgarisateurs de qualité. Dans le cadre des aumôneries de l’enseignement public, nous avions conçu à plusieurs reprises des soirées PAPE (Parents Animateurs Profs Elèves) qui permettaient d’aborder, à plusieurs voix, ce genre de sujet chaud.

Si des enseignants disent que ce n’est pas leur travail que de faire tout cela, il faut leur expliquer que leur travail a changé : il a évolué.

Vincent Cabanel

 

[1] Cf. fiche technique « Aumôneries »

[2] Il y a en fait deux récits de la création du monde dans le livre de la Genèse (premier livre de la Bible) : le récit d’une création en 6 jours + 1 jour de repos en Gn 1 et 2,4a  et le récit de la création d’un jardin Gn 2,4b – 25

[3] Rapport du préfet Gilles Clavreul : Laïcité, valeurs de la République et exigences minimales de la vie en société ; février 2018

Plusieurs enseignements sont affectés : les sciences et vie de la Terre (SVT) où sont contestées la théorie de l’évolution9, plus rarement la rotondité de la Terre ; (…) A Lille, il est rapporté par les services académiques que des élèves refusent « d’entendre parler de l’homme de Cro-Magnon » (sic) (p.14)

[4] Sur « la Tentation radicale », on lira une critique très pertinente et indispensable sous la plume de Jean Baubérot, sur son blog de Médiapart (10 avril 2018)

[5] Avec toutes les variantes du créationnisme, y compris le « dessein intelligent ».

[6] 1564 – 1642

[7] Abbé Jean Guibert, professeur au séminaire de Saint Sulpice (Paris) : Manuel de préhistoire (1896)

[8] Il a été médecin personnel de la famille du roi Fayçal d’Arabie saoudite. (paragraphe extrait de la notice Wikipedia : « concordisme »)

[9] Abbé Henri Breuil (1877 – 1961) : surnommé : « le pape de la préhistoire »

[10] 1881 – 1955

[11] Le monogénisme pense que tous les êtres humains viennent d’un seul couple (ou d’une seule population) : c’est la position la plus cohérente si l’on pense que Adam et Eve ont « réellement » existé. Le polygénisme au contraire pense que plusieurs couples humains sont à l’origine des êtres humains actuels. Dans un cadre de pensée « transformiste » (« évolutionniste »), on peut envisager les deux positions. Dans l’encyclique « Humani Generis » en 1950, le pape Pie XII ouvre aux chercheurs la liberté de chercher, avec l’autonomie des méthodes scientifiques, les origines de l’être humain (donc de travailler avec la théorie de l’évolution), mais il condamne fermement le polygénisme.

[12] A.D. Sertillanges, Initiation théologique tome 2, pp. 208-221, Cerf 1962

[13] Bonaventure de Bagnoregio (1217 env. -1274) est un théologien franciscain. Surnommé : « le docteur séraphique »

[14] Thomas d’Aquin (1224 – 1274) est un théologien dominicain. Surnommé « le docteur angélique », il a été la plus grande référence théologique de l’Eglise Catholique qui en avait fait son théologien officiel et privilégié, jusqu’aux années 1970.

[15] Cf. http://islam-science.net/fr/histoire-de-la-pensee-evolutionniste-dans-le-monde-musulman-1875/

[16] 1338-1405

[17] Il s’agit de deux muftis wahhabites d’Arabie Saoudite

Evolution ou/et création ?

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