Hanoucca, Crèche vivante … dans l’espace public. Oui, pas de problème.

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Hanoucca, Crèche vivante … dans l’espace public. Oui, pas de problème.

Le régime de laïcité qui est le nôtre n’interdit en rien l’expression publique des religions. Et il est à déplorer de voir des gens – heureusement peu nombreux – se répandre en bêtises sur ces questions, croyant défendre la laïcité. Bonne occasion de faire le point.
Dimanche 13 décembre : le mouvement juif Loubavitch organise un rassemblement à Paris place de l’Opéra pour la fête religieuse de Hanoucca (1) : bougies que l’on allume, danses et chants, selon les coutumes habituelles de ce mouvement hassidique.
On apprécie ou non le mouvement Loubavitch et son expressivité joyeuse, mais aussi son fondamentalisme littéraliste (le monde a été créé voici exactement 5776 ans), ses positions politiques dures (la terre d’Israël ne doit pas être partagée, etc…). Mais en l’occurrence, il s’agissait d’une occupation de l’espace public avec autorisation donnée dans les règles par les autorités compétentes.
Samedi 19 décembre : à Toulouse, une association de jeunes catholiques, conduite par une certaine Alice de Guillebon, (génération JMJ sans doute), monte un spectacle « crèche vivante » (avec vrai âne, moutons, jeunes bénévoles personnifiant les protagonistes de la crèche) sur une des places de la ville : la place de la Trinité.
Il n’en faut pas plus pour que certains crient, plus ou moins fort, à l’atteinte au principe de laïcité.
Toulouse d’abord. La Dépêche du Midi titre son article « La crèche de la Trinité soulève le débat de la laïcité« . Titre accrocheur, que le contenu ne justifie en fait guère.
Le journaliste cite plusieurs passants. L’un d’eux proclame que « La crèche est tout de même le symbole du monde catholique et donc de la France, fille aînée de l’Eglise». Laissons de côté l’attribution de « symbole du monde catholique » au singulier à la crèche (la croix est un symbole autrement plus caractéristique, et Noël est une fête chrétienne, pas seulement catholique), mais faire de la crèche le symbole de la France, il y a là un choix que je ne ferai certainement pas mien, et une assertion aussi fausse que sotte. Le « tout de même » laisse à penser…. a-t-il été induit par la formulation de la question du journaliste ?
D’autres passants critiquent cette crèche sur une place de la ville, au nom de la laïcité.
L’un d’eux : «La France est un pays laïc. Alors une crèche dans la sphère privée, pourquoi pas si c’est sa foi. Mais sur la sphère publique, je ne suis pas d’accord».
Là, il y a confusion (passons sur le fait que c’est l’État qui est laïque, au sens strict) : mais la confusion porte surtout sur la notion de ce qui est public. On peut justement utiliser les deux mots pour distinguer les deux notions à ne pas confondre : la sphère er l’espace.
La sphère publique n’est pas l’espace public, et le passant toulousain qui parle de « sphère publique » emploie ces mots à mauvais escient dans la situation en cause (une manifestation convictionnelle religieuse sur une place qui est un espace public).
La sphère publique : c’est le domaine dans lequel s’exerce l’action de l’Etat, des collectivités publiques, de la puissance publique,… C’est également le domaine du service public. Dans ce champ là s’applique effectivement une des dimensions du régime de laïcité : le principe de neutralité totale de l’Etat envers les religions : aucune reconnaissance officielle, aucun privilège, pas d’intervention dans les matières religieuses, et comme éléments qui contribuent à rendre effective cette neutralité : absence de signes religieux sur ou dans les bâtiments publics, et interdiction pour les agents d’exprimer des opinions convictionnelles politiques ou religieuses dans l’exercice de leur fonction d’agent d’une instance publique. Dans ce premier sens du mot, le PRIVE qui s’oppose au PUBLIC désigne un ensemble comprenant les champs de l’associatif non lucratif, des partis, des syndicats, des entreprises, des commerces, de la vie des individus, … tout ce qu’on appelle parfois « la société civile ».
L’espace public : ce sont nos rues, nos places, nos forêts et nos routes, etc. Et souvent nous étendons ce sens à tout ce qui est notre vie « publique », ouverte et visible. Nous y incluons même alors tout ce que nous faisons et vivons hors de notre domicile « privé » ou hors de notre intimité.
Et en ce sens on voit bien que des gens vont mener des activités qui relèvent de la sphère non-publique (privée, au premier sens) dans l’espace public (second sens) : des activités convictionnelles, des activités lucratives, des activités de loisirs, ….
Vouloir reléguer toute manifestation de convictions et d’opinions religieuses dans l’espace privé entendu comme espace intime relève bien d’un contre-sens sur ce qu’est réellement la laïcité, telle qu’elle s’exprime dans les lois qui sont les nôtres, que ce soient les grandes lois laïcisantes des années 1880 ou la loi de Séparation de 1905, et dans toute la jurisprudence depuis un siècle.
Le cas de cette crèche vivante à Toulouse est « gentillet » et ne prête guère à conséquences.
L’attaque sur la célébration de Hanoucca à l’Opéra est plus perverse et vient d’ailleurs …. On la trouve sur le site Euro-palestine (mouvement pro-paix au Proche Orient très orienté contre Israël, de façon assez exclusive, et qui a connu quelques déboires judiciaires). On retrouve la même attaque sur le site d’Alain Soral (Egalité et Réconciliation). Dans les deux cas la critique porte sur le fait qu’il y aurait deux poids deux mesures en matière de laïcité et que le judaïsme serait favorisé indûment soit par rapport à l’islam (prières de rue, premier site), soit par rapport au christianisme (crèches, deuxième site). Dans les deux cas, la laïcité est instrumentalisée en arme de combat, ce qui ne grandit aucun des auteurs de ces articles. Et il faut lutter contre ces fausses présentations, tronquées, de la réalité.
L’exemple de ces instrumentalisations doit tous nous amener, medias compris, à une clarté, une sérénité et une rigueur fortes et nettes quand nous parlons de ces notions : laïcité, liberté de religion, liberté de conscience, liberté de manifester ses convictions …
Convictions : on l’oublie souvent, mais il ne s’agit pas que de convictions religieuses. Les convictions politiques partisanes sont soumises au même régime de laïcité.
Et cette place de l’Opéra où le mouvement Loubavitch parisien a allumé les dernières bougies de la semaine de Hanoucca, est chaque année le lieu où un parti politique extrême tient meeting le 1er mai… Les convictions de ce parti ne me plaisent guère. Mais les règles du cadre républicain font qu’il est normal que ceci se produise, quand bien même nos oreilles et nos yeux souhaiteraient en être dispensés…
Vincent Cabanel
(1) Hanoucca célèbre la purification du Temple de Jérusalem par Judas Maccabée après sa victoire sur Antiochus Epiphane, souverain occupant et persécuteur, au IIe siècle avant notre ère.

 

Hanoucca, Crèche vivante … dans l’espace public. Oui, pas de problème.

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