Sécularisation et laïcité : ne pas confondre.

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Sécularisation et Laïcité : ne pas confondre

« La France est une société laïque » ! expression souvent entendue dans les micro-trottoirs, mais qui – en toute rigueur d’expression – est fausse. En France, c’est la République qui est laïque. La société, elle par contre, est effectivement très largement sécularisée. Mais les deux réalités ne sont pas identiques.

La laïcité est ce dont on parle le plus ces temps-ci.  Avec plus ou moins de précision. Au sens le plus précis, la laïcité est un principe juridique. Le mot substantif ne figure pas dans la Constitution, c’est l’adjectif « laïque » qui y figure, et pour qualifier : la République, pas la société, ni le pays, ni la nation. Et on peut affirmer avec raison que la laïcité est un principe constitutionnel : c’est le cas depuis 1946 avec la Constitution de la IVe République, dont la Vème a gardé et le préambule, et l’article 1 :

 » La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. », (1)

La laïcité est-elle également une philosophie, un état d’esprit, que tous les citoyens français auraient à professer ? Certains le voudraient et le pensent, et c’est un sujet de débat très actuel. Mais ce n’est pas un avis que je fais mien sans de fortes réserves : j’en reste pour l’heure au socle du principe juridique et de son déploiement dans les textes et la jurisprudence. S’il n’existe pas de définition juridique « officielle » de la laïcité, on a pu cependant écrire avec raison que les articles 1 et 2a de la loi 1905 en fournissaient pourtant comme un résumé. Liberté de conscience, liberté de religion, égalité de toutes et tous indifféremment de leurs opinions philosophiques ou religieuse, séparation de l’Etat et des cultes.

Le terme de « sécularisation » est moins employé, peut-être moins connu. C’est pourtant un concept très utile et nécessaire.

L’histoire de ce terme s’origine dans la chrétienté médiévale : cela concerne d’abord les biens qui appartiennent à l’Eglise, qu’il s’agisse d’un diocèse ou d’un monastère. Si un tel bien – principalement immobilier – cesse d’être propriété de l’Eglise (catholique romaine) pour devenir propriété d’un « laïc » (pas un « laïque » mais quelqu’un qui n’est pas un « clerc », qui n’est pas homme d’Eglise), alors on dit que le bien est « sécularisé », il est passé du « domaine de l’Eglise » au « siècle ». Le « siècle », dans cet univers de pensée, c’est aussi « le monde », la « cité terrestre » qui fait pendant à la « cité de Dieu », dont l’Eglise est la figure et l’anticipation (théorie structurante pour le monde médiéval, et qui vient d’Augustin d’Hippone, théologien de référence pour cette époque).

Les sciences sociales contemporaines ont repris le terme et développé le concept : dans cette acception moderne, la sécularisation est un phénomène social.

Elle désigne le fait que les religions (le catholicisme d’abord, mais ensuite n’importe quelle religion) n’organisent plus la vie sociale.

La sécularisation désigne l’affaiblissement de l’influence des religions dans plusieurs domaines :

  • Sciences, connaissance, enseignement
  • Pouvoir et organisation politique
  • Mariage, mœurs, éthique, étapes de la vie

On voit l’analogie avec les « biens d’Eglise » : des « réalités » qui étaient sous la coupe, sous l’autorité formelle et intellectuelle d’une religion, se sont affranchies de cette tutelle, et se sont autonomisées.

La sécularisation accompagne l’accroissement de l’autonomie individuelle dans les sociétés démocratiques. En ce sens, elle est fréquemment associée aux valeurs d’émancipation.

Et on voit que cette notion de « sécularisation » s’applique parfaitement à la société française. Notre société est belle et bien sécularisée.

Il y a certes un rapport, une articulation entre les deux notions de laïcité et de sécularisation : pour que la laïcité soit devenue possible, il a bien fallu un certain degré de sécularisation de la société. Mais on voit aussi que la laïcité pourrait tout à fait fonctionner avec une société plus « imprégnée » de religion que ne l’est la société française d’aujourd’hui. La sécularisation est une lame de fond du social qu’il faut sans doute faire remonter très loin dans l’histoire. Certains citent ainsi la « sécularisation du temps » au Moyen Age classique : on passe de l’époque où le temps est donné aux paysans et à la société entière par la cloche du monastère ou de l’église, qui rythme un temps religieux, calé sur les heures des prières instituées, à une époque dans laquelle certaines nouvelles « communes » vont avoir le privilège de se doter d’un beffroi, lequel donnera l’heure, sous le pouvoir des échevins et non plus sous celui du clergé.

La République était-elle moins laïque sous la troisième république ? Non, les grandes lois laïques se situent dans les années 1880, la loi de 1901 est une étape majeure, peut-être plus encore que celle de 1905. En vingt ans des débuts de la troisième république, le socle laïque est posé. Mais cette France de la seconde moitié de la troisième république et même de la quatrième et des débuts de la cinquième est beaucoup plus « religieuse » que celle d’aujourd’hui. Ainsi si l’on regarde le mariage (2) :

  • en 1950, 9 mariages sur 10 font l’objet d’une cérémonie religieuse (à l’époque, ne se marier « que » civilement est extrêmement minoritaire)
  • en 1999, 4 mariages sur 10 sont religieux
  • en 2010, 3 mariages sur 10 ….

Ainsi, non seulement le nombre de mariages est en baisse depuis les années 1970, mais l’imprégnation religieuse du mariage a considérablement diminué (et encore ne regardons-nous ici que les indicateurs quantitatifs, sans explorer les registres de sens). L’institution du mariage avait été laïcisée par la Révolution Française, mais l’histoire de sa sécularisation est plus récente.

La sécularisation accompagne et permet la diminution de la pratique religieuse et surtout l’affirmation d’autres convictions, soit religieuses, soit athées ou indifférentes.

La particularité de la France ne réside pas tant dans son régime de laïcité que dans le degré élevé de sécularisation qui est celui de la société, et plus encore dans le degré élevé d’indifférence à la religion. Seules la Chine, la Tchéquie et le Japon nous concurrencent en ce domaine.

Vincent Cabanel

(1) en enrichissant cet article 1 des phrases suivantes :  » Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. 

La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. »

(2) Chiffres indiqués par P.Portier et C.Béraud dans Métamorphoses catholiques, éditions de la Maison des Sciences de l’Homme 2015, p 14)

Sécularisation et laïcité : ne pas confondre.

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