Il est urgent de remettre le fait religieux dans le débat public !

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Il est urgent de remettre le fait religieux dans le débat public !

Beaucoup avaient oublié la puissance et la capacité organisationnelle du fait religieux.
 
L’exception française ne réside pas dans la laïcité, mais bien dans la force de la déchristianisation qui caractérise depuis le milieu du XVIIIe siècle notre pays et notre société. Cette déchristianisation est un fait. Ce fait a un corollaire : l’oubli de la capacité du religieux à « informer » le sociétal et le politique.

 

Dès avant la Révolution Française (1), un vaste mouvement de désaffection religieuse était à l’oeuvre. Cette désaffiliation, qui détache les individus des traditions religieuses et des lignées croyantes, a produit un pourcentage important et  croissant de personnes qui sont « sans religion » en France. Cette part est évaluable à 30 %, et comprend aussi bien des agnostiques, des athées, ou des gens qui sont simplement indifférents à tout questionnement religieux. Si on passe à la désaffiliation assumée, ce pourcentage monte à 51 %. Ce pourcentage n’inclut pas la masse de ceux qui, tout en indiquant un rattachement à telle ou telle confession, n’en déclarent pas moins que la religion tient une place peu ou pas importante dans leur vie : seuls 11 % des français en 1995 déclarent que la religion tient une place « très importante » dans leur vie (2)  « L’incroyance » – pour reprendre un vocable de la sphère catholique – est bel et bien un phénomène massif et diversifié.

 
Parallèlement, la séparation des Eglises et de l’État a produit de puissants effets : l’acceptation par l’Eglise Catholique de la perte de son monopole français de la transcendance, la sortie du long combat des deux Frances au XIXe siècle, la transformation même des attitudes croyantes et religieuses qui sont allées dans les sens d’une personnalisation, mais aussi d’une individualisation, tout cela vient valider la thèse que développe Marcel Gauchet depuis 1985 : celle de « la sortie de la religion » (notre monde sort de la religion) comme processus lent et souterrain qui travaille nos sociétés avec la puissance irréversible d’un mouvement tectonique.
 

Une conséquence, ou plutôt un effet collatéral de ces processus en France, consiste dans la perte de compréhension de la nature du fait religieux, la myopie sur sa puissance symbolique et l’oubli de sa capacité  d’organisation sociale, de mobilisation des énergies et des représentations. Se sont ajoutées à cet oubli une certaine paresse et une certaine suffisance intellectuelle qui ont conduit beaucoup à reléguer au rang des vieux accessoires poussiéreux et obsolètes toutes les questions et thèmes qui concernaient les religions, le fait religieux, les croyances et les aspirations à l’appartenance à une communauté de sens. La très grande majorité des français est désarmée devant toutes les questions touchant au religieux.

 
Aujourd’hui, les questions religieuses nous « sautent à la figure » de toute part. La première urgence est de réarmer intellectuellement notre époque, nos contemporains, pour affronter – à nouveaux frais – les questions que posent l’existence et la persistance du fait religieux
 
Il ne suffira pas de scander le mot « laïcité » comme un slogan ou un mantra, quelle que soit la ferveur de ceux qui se contentent de son ardente répétition. Il ne suffira pas non plus de se contenter d’affirmations lénifiantes et aussi simplistes qu’un bon vieux cataplasme : « L’Islam est une religion de paix », « Toutes les religions cherchent le même Dieu, quoique différemment ». Cette théologie de comptoir ne nous amènera pas très loin, quelle que soit la bonne volonté qui anime ceux et celles qui s’y raccrochent.
 
L’enseignement du fait religieux à l’école est un vieux serpent de mer, un chantier resté inabouti, malgré tous les efforts de ceux qui depuis 1989, ont expliqué avec intelligence sa nécessité et son urgence (Régis Debray, Commission Stasi en 2003, etc.). Il faudra bien y revenir, et remettre la main à l’ouvrage, mais cela ne suffira pas.
 
Il est urgent de remettre « la religion » dans le débat public.
 
Pas seulement ses dérives ou ses pathologies, mais « la religion » elle même. Je mets ce mot entre guillemets à cause de l’ambiguïté de ce terme, ambiguïté renforcée par le singulier que j’emploie.
 
Le fait religieux, les religions, le besoin de croire, le contenu des croyances, la façon de s’en rapporter à des textes sacrés, … tout cela doit redevenir objet de débat.
 
Je suis désolé souvent de voir la faiblesse du niveau général de culture sur ce point, la faiblesse des questions des journalistes, les inexactitudes de nos élus, les approximations des soi-disants experts qui ont leur rond de serviette dans les talks-shows… . Pourtant nous avons en France de vrais connaisseurs de ces questions, pourtant il y a des responsables religieux qui sont capables de s’exprimer. Il faut remettre en place les conditions et les moyens de débats intelligents, exigeants, critiques. Permettre l’expression des convictions, mais aussi soumettre cette expression des convictions croyantes aux confrontations critiques pertinentes. Cela suppose du travail intellectuel, de la pédagogie  et de la volonté pour que de tels débats, avec le temps et la rigueur nécessaires soient menés de façon suffisamment vivante et attrayante, pas seulement sur des medias où ils existent déjà partiellement (Arte, France Culture, …), mais dans des émissions à plus large audience.
 
Aux armes citoyens ! oui ! mais c’est des armes de l’intelligence et de la volonté intellectuelle dont nous avons besoin.
 
 
Vincent Cabanel
 
 
(1) Cf. les études de Michel Vovelle sur la déchristianisation d’une partie de la France vers 1750 :  Piété baroque et déchristianisation en Provence au xviiie siècle. Les attitudes devant la mort d’après les clauses de testaments, Paris, Seuil, 1973
 
(2) On connait la difficulté d’établir des statistiques sur le fait religieux, que ce soit pour les « grandes religions » ou pour les « nouveaux mouvements religieux ».  Ainsi le nombre des baptisés catholiques en 2015 en France se situe autour de 44 millions de personnes http://www.lavie.fr/medias/infographies/les-baptises-aujourd-hui-et-en-2045-31-03-2015-61671_699.php
Mais quand on interroge les français sur un mode d’auto-déclaration de leur affiliation religieuse ou non : 51 % des français déclarent n’appartenir à aucune religion (enquête de l’European Values Studies, 2008, citée par JP Willaime, in Cahiers Français n°389 pp 2 ss, La Documentation Française nov-déc 2015)
Il est urgent de remettre le fait religieux dans le débat public !

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