Il n’y a pas d’identité culturelle

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Nous serions en danger. Nous serions en « insécurité culturelle » selon certains. A tel point qu’un président de la République avait créé en 2007 un ministère de l’identité nationale. 

Il est incontestable que beaucoup de nos contemporains ont peur (mais de quoi ?), que la notion d’identité est agitée, revendiquée, maniée à tour de bras, sans être jamais clairement définie. Le registre « identitaire » est à la mode. Mais de quoi parle-t-on ?

Le philosophe français François Jullien s’est attaqué à ce problème. Sa réponse tient dans ce petit livre très court (moins de 100 pages en gros caractères), très synthétique et très accessible. Sa lecture et son étude, crayon à la main, pourrait même être rendue obligatoire pour nos hommes et femmes de la politique et des médias.

Sa réponse est lapidaire et subtile : elle tient dans l’articulation entre le titre et le sous-titre du livre, dont chaque mot compte.

« Il n’y a pas d’identité culturelle,

Mais nous défendons les ressources d’une culture. »

Ainsi est posée la « thèse » que l’auteur va développer.

Pensée dynamique contre approche statique

Il convient de ne pas se méprendre. François Jullien ne dit pas qu’il n’y a pas de culture française, de culture européenne, de culture chinoise, etc. On pourrait dire qu’il propose de penser en termes de dynamique culturelle au lieu d’en rester à l’approche statique qui est si souvent adoptée.

La transformation est au principe du culturel et c’est pourquoi on ne peut établir des caractéristiques culturelles ou parler de l’identité d’une culture. (p 44)

Jullien montre très bien que sauf à en rester à des banalités inintéressantes, il est impossible de saisir le « noyau dur » d’une culture, et que le tableau des civilisations que dresse Huntington dans « Le choc des civilisations », en tentant de décrire les caractéristiques de chacune, n’apporte rien de pertinent, voire « manque » son objet. Une telle démarche classificatrice et fixiste ne peut saisir ce qu’il y a d’hétérogénéité interne dans toute tradition culturelle, « ce qui justement la déploie de l’intérieur par écart et l’intensifie » (p 46)

Une boite à outils de concepts pour penser la diversité culturelle

Le livre fournit une boite à outils conceptuelle. Indispensable pour poser et clarifier les termes du débat. Dans une démarche extrêmement pédagogique, François Jullien commence par clarifier le triangle de notions articulées, mais qu’il importe de ne pas confondre : l’universel, l’uniforme et le commun. (pp 7 – 14). Il interroge ensuite le concept d’universel, (pp 15 – 30) propose de substituer une pensée de l’écart à une pensée de la différence (qui est indissociable d’une approche par l’identité culturelle) (pp 31 – 40), développe sa thèse qu’il n’y a pas d’identité culturelle, mais des ressources culturelles qui sont les écarts et les tensions internes à une dynamique culturelle (pp 41 – 48), que défendre ces ressources, c’est en activer les potentialités, que ces ressources sont disponibles à tous  et ne sont pas la propriété exclusive d’une tradition culturelle(pp 49 – 66). Il peut alors revenir de ces écarts inter et intra culturels vers le commun, ce qui lui permet de montrer comment sortir de l’impasse du couple « universalisme versus relativisme (culturalisme) ». L’intégration peut alors être correctement définie (en écartant la fausse piste de l’assimilation) (pp 67 – 78). Le livre se termine par un très beau chapitre sur les conditions de possibilité du dialogue interculturel (pp 79 – 92).

De l’universel au commun

L’interrogation sur le concept d’universel est très logiquement un des fils rouges de l’ouvrage. François Jullien en souligne la situation de crise qui l’affecte aujourd’hui.

« Le concept d’universel, lui qui, en son sens fort, a porté la culture européenne dans son développement, se trouve aujourd’hui en difficulté. (…)

Non seulement il se découvre en contradiction avec lui-même dès lors qu’on mesure, à la rencontre des autres cultures, qu’il est le produit d’une histoire singulière de la pensée. 

Mais de plus (…), on se rend compte combien cet avènement de l’universel relève d’une histoire chaotique pour ne pas dire composite. » (pp 15 – 16)

De cette histoire de la pensée européenne, Jullien retient trois sources qui construisent chacune à leur manière la notion d’universel telle qu’elle domine aujourd’hui notre pensée occidentale :

  • Le plan philosophique (grec) du concept
  • Le plan juridique (romain) de la citoyenneté
  • Le plan religieux (chrétien) du salut

Et parce qu’il est à fois hellénisant et sinisant (spécialiste de la Chine), F. Jullien s’interroge :

« Y a-t-il des notions qui soient d’emblée universelles ? Existe-t-il autrement dit, des concepts-souche de tout entendement humain, sous lesquels par conséquent se laisserait ranger, par principe, tout le divers des cultures et de la pensée ? On le croit (je l’ai cru) tant qu’on reste à l’intérieur de la langue européenne (…). Or, à fréquenter une culture extérieure à la langue et à la tradition européenne comme la chinoise, je n’en suis plus sûr. Le concept de « substance » par exemple, est posé comme universel, mais est-il nécessaire – et même est-il possible ? – dans une langue qui, comme la chinoise, ne dit pas l’ « être » (ou le non-être : to be or not to be), mais seulement la prédication[1] ? » (p 28)

On pressent comment peut vite se former le dilemme insoluble : universalisme ou relativisme. Jullien montre ensuite comment « c’est la différence (la pensée de la différence) qui nous enferme dans l’impasse de l’universalisme et du relativisme » (p 72)

Mais déjà,

(si l’universel ) est projeté devant nous comme horizon qui n’est jamais atteint, comme idéal jamais satisfait, l’universel donne à chercher. Qu’il soit posé comme une exigence portera les cultures à ne pas se replier sur leurs « différences », à ne pas se complaire dans ce qui serait leur « essence », mais à rester tournées – tendues – vers les autres cultures, les autres langues et les autres pensées. (p 30)

Le vrai dépassement se produit lorsque la pensée de l’écart (cf. ci-dessous) se substitue à celle de la différence : on peut alors aller vers une intégration dans un commun, qui loin d’être un PPDC (plus petit dénominateur commun) est le commun partagé des ressources, des écarts (inter et intra culturels) et qui à ce titre est fécond et riche de nouvelles potentialités.

L’écart comme ressource

Il est dangereux, mais il est surtout impossible de penser la question de la culture en termes d’identités et de différences. Les deux notions vont ensemble : l’identité c’est ce qui est fixé. La différence c’est le contraire de l’identité.

« Traiter du divers des cultures en termes de différence conduira à vouloir isoler et fixer chacune d’elles dans son identité. Or cela est impossible puisque le propre du culturel est de muter et de se transformer – cette raison est massive puisqu’elle tient à l’essence même de la culture. » (p 43)

« Car en amont de ce qu’on posera en différences culturelles, on sera logiquement conduit à supposer une identité première – comme genre commun, unitaire, originaire – à partir de laquelle se déplierait ce divers des cultures. (…) il faut se défaire de la représentation commode, mais indélébilement mythologique (…) selon laquelle il y aurait d’abord une unité-identité culturelle qui en viendrait ensuite, comme par malédiction (Babel) ou du moins par complication (de par sa prolifération) à se diversifier.  » (pp 41 – 42 – 43)

Dès lors, Jullien propose une opération simple, qui pourrait n’être perçue que comme une coquetterie sémantique, mais qui se révèle d’une grande profondeur. Il s’agit de se mettre à penser en termes de ressources et d’écarts, au lieu de penser en termes d’identités et de différence. Avec ce vocabulaire, il s’agit de passer d’une pensée statique et fixiste, à une pensée dynamique, vivante, et par là même respectueuse de ce qu’est une tradition culturelle, sauf à la muséifier.

« Quelle différence établir entre l’écart et la différence, si je veux commencer par les identifier l’un et l’autre ? (…) Les deux marquant une séparation ; mais la différence le fait sous l’angle de la distinction, et l’écart sous celui de la distance. De là, que la différence est classificatrice (…) en même temps qu’elle est identificatrice. (…)

« Face à quoi l’écart se révèle une figure non pas d’identification, mais d’exploration, faisant émerger un autre possible. (…) Dans l’écart, les deux termes séparés restent en regard (…) la distance apparue entre maintient en tension ce qui s’y trouve séparé » (32,33 35)

Jullien donne plusieurs exemples de ces écarts féconds, de ces ressources, dans son livre. En voici un, très parlant.

« Car comment caractérisera-t-on la culture française, en fixerait-on l’identité ? sera-ce sous la figure de La Fontaine ou bien de Rimbaud ? Sous la figure de René Descartes ou d’André Breton ? La culture française n’est pas plus l’un que l’autre, mais elle est bien sûr dans l’écart des deux, dans la tension des deux, ou disons dans l’entre ouvert entre eux – démesuré, vertigineux, mais tel qu’il s’est de fait configuré – qui fait la richesse de la culture française, ou nous dirons : sa ressource. » (p 44)

C’est l’écart lui-même, la tension entre deux termes, l’écart qui vient de l’hétérogénéité interne d’une culture, qui fait sa ressource. Parce que cet écart agit comme une tension (on peut tout à fait penser à l’image du delta de potentiel en électricité qui permet que circule un courant entre deux pôles) et que cette tension est féconde. De la mise en regard de deux termes séparés par un écart peuvent naitre de nouvelles potentialités, de nouvelles lectures, de nouvelles interprétations, etc.

Jullien développe ensuite cette notion de ressource d’une culture, disponible à toutes et tous, non appropriable. La ressource est faite pour être activée, utilisée, mise en œuvre, pour générer du nouveau. Il lui restera dans son dernier chapitre à explorer les conditions de possibilité du dialogue des cultures, puisque les écarts interculturels sont aussi, dans cette perspective, des ressources à activer. Dans quelle langue se fera ce dialogue puisqu’il n’y a pas de langue universelle ?

La réponse est pleine de promesses :

« La traduction est la langue logique de ce dialogue (…), la traduction doit être la langue du monde. » (p 89)

 

Vincent Cabanel

 

 

[1] Prédication : le terme ici est à entendre dans le registre de la logique grammaticale : « attribution de propriétés à des êtres ou à des objets »

Il n’y a pas d’identité culturelle

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