Intégrisme et fondamentalisme : deux produits de la modernité

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Intégrisme et fondamentalisme : deux produits de la modernité

Intégrisme, fondamentalisme, traditionalisme, radicalisme …

Les medias, et chacun de nous souvent, utilisent indifféremment ces termes, comme s’ils étaient synonymes. De fait, nous les utilisons pour qualifier et désigner des façons d’être et de penser, des comportements et des opinions qui nous sont étranges, que nous connaissons mal … et surtout qui nous font peur, que nous voulons tenir à bonne distance.

Ces termes sont-ils équivalents les uns aux autres ? Essayons d’y voir clair.

Intégrisme

L’origine du terme vient du monde catholique romain, notamment en France. Au début du XXème siècle un immense débat secoue l’Eglise : faut-il s’ouvrir aux courants de pensée modernes en matière politique (accepter la république, les droits de l’homme, critique du pouvoir pontifical, libéralisme et socialisme …), scientifique (histoire critique de l’église, histoire de l’évolution des dogmes, critique littéraire et historique des textes bibliques, …), philosophique (le rationalisme de Emmanuel Kant, le positivisme de Auguste Comte, …. Face aux « modernistes » qui veulent mener cette recherche critique, les catholiques qui refusent ces nouveautés s’arc-boutent sur une position de « catholicisme intégral ». Ces « intransigeants » auront l’appui du pape Pie X (1903-1914) qui condamne vigoureusement le modernisme et les penseurs de ce courant (encyclique Pascendi de 1907). Coïncidence : cela se produit après l’affaire Dreyfus et au moment de la séparation de 1905 !

Malgré la condamnation du modernisme, de nombreux chercheurs catholiques continuent à travailler discrètement pendant toute cette moitié du XXe siècle, ce qui permettra au pape Jean XXIII (1958- 1963) de lancer l’événement révolutionnaire que fut le concile Vatican II (1962-1965). Vatican II réalise un aggiornamento de l’Eglise catholique romaine qui s’ouvre au monde. Le groupe de catholiques, symbolisé par l’évêque Mgr Lefebvre, qui refusent cette évolution, qui rejettent le concile,  constituent le courant intégriste à proprement parler.

Intégrisme a donc un sens très précis au départ. Un refus du monde moderne et une crispation sur un moment de l’histoire de l’Eglise (ce qui – autour de la fin du XIXe siècle – est présenté par les autorités de l’Eglise catholique comme « la tradition de toujours »).

Fondamentalisme

Il faut changer d’univers pour rencontrer les fondamentalistes, et se tourner vers le monde protestant, plus particulièrement dans le christianisme évangélique nord-américain. Il s’agit du rapport à la Bible et à la façon de la lire. Beaucoup plus que pour les catholiques à la même époque, le rapport des protestants à la Bible est capital. C’est le principe Sola scriptura (l’Ecriture seule comme source de la foi) qui est une des clefs de la Réforme au XVIe siècle.

C’est grâce à des savants protestants du XIXe siècle qu’est née et s’est développée l’exégèse historico-critique des textes de la Bible. L’exégèse : c’est l’interprétation. Comment faut-il comprendre ce qui est écrit dans ces livres de la Bible ? Quand il est écrit par exemple que Dieu a envoyé un déluge sur la terre qui a détruit toute l’humanité sauf Noé et sa famille, faut-il prendre cela pour argent comptant, et se mettre à chercher la date exacte de ce déluge, de cette catastrophe universelle, voire même aller chercher la localisation du mont Ararat, et sur ce mont, espérer trouver les restes archéologiques de l’arche (le bateau) qui s’y serait échoué ? La démarche historico-critique va consister à lire les textes sacrés en tenant compte

  • de leur genre littéraire
    • dans le cas du récit du Déluge, on va ainsi analyser qu’il s’agit d’un récit mythique, genre littéraire bien connu et fort utilisé dans l’Antiquité
  • et du contexte historique de leur production
    • ainsi les spécialistes feront le rapprochement avec des textes sumériens et babyloniens découverts par l’archéologie en ce même XIXe siècle : il y a un récit de Déluge fort semblable dans l’épopée de Gilgamesh, les peuples ont été en contact, des parentés sont manifestes : quand et comment le récit suméro-babylonien a-t’il influencé le récit biblique ?

Le fondamentalisme est une réaction de peur devant la montagne de questions que soulève l’exégèse historico-critique. La réaction fondamentaliste est une crispation de refus devant toutes ces mises en question. Il y aura différents degrés de fondamentalisme (de refus de cette exégèse historico-critique). La clé de l’attitude fondamentaliste, c’est le littéralisme : le fondamentalisme prend « au pied de la lettre » le texte sacré, en refusant toute remise en question scientifique, telle qu’elle a été schématisée ci-dessus.

Un des produits du fondamentalisme, c’est le créationnisme. Pas étonnant de retrouver au Kentucky un parc à thème créationniste doté d’une arche de Noé reconstruite d’après les mesures données par le livre de la Genèse.

Là encore, ce concept de fondamentalisme né en contexte chrétien, peut être utilisé par analogie et extension, par exemple pour l’islam. Mais il faudrait préciser comment. Mais avant même d’en venir à l’islam, c’est dans l’univers catholique aussi que le fondamentalisme s’est plus ou moins répandu.

Je me souviens d’un manuel catholique du XIXe siècle dans un presbytère désaffecté du fin fond de la Creuse, qui donnait avec simplicité la date de la création de Adam….

Le « Parc de l’Arche de Noé » –  Williamstown, Kentucky USA

Intégrisme et fondamentalisme hors du contexte chrétien ?

Peut-on appliquer ces notions à des religions non-chrétiennes, telles que le judaïsme et l’islam ? Pourquoi pas, mais en toute rigueur, il faudrait définir alors plus précisément de quoi on veut parler, des critères permettant d’utiliser ces catégories.

Ceci dit, la parenté d’attitude est souvent frappante.

Ainsi par exemple on retrouvera en milieu juif, et pas seulement « ultra-orthodoxe », des croyants qui auront la même attitude que nos fondamentalistes protestants par rapport au déluge, en pensant qu’il s’agit d’un événement historique, qui s’est réellement produit et qui est datable. Selon le calendrier hébraïque nous sommes en 5778, années décomptées depuis la création du monde. Une prise au pied de la lettre des indications chronologiques de la Bible donne un résultat de cet ordre [1] !

Intégrisme et fondamentalisme sont des produits de la modernité

Paradoxal non ? Et pourtant vrai ! Le point commun de l’intégrisme et du fondamentalisme, c’est le refus de certains impacts, de certains effets que le monde moderne a sur la religion. Dans le catholicisme, la possibilité de l’intégrisme naît avec la crise moderniste et surtout avec la « victoire » des successeurs des modernistes dont Vatican II est le symbole. Dans le protestantisme, le fondamentalisme naît comme réaction à la diffusion et à la prédominance dans les facultés de théologie de la méthode historico-critique appliquée aux textes bibliques.

Avant l’apparition de ces questions que le monde moderne pose au christianisme, il est anachronique de parler de fondamentalisme et d’intégrisme. Au XVIIIe, les philosophes des Lumières qui mettent en œuvre une pensée critique, attaquant en parlant des superstitions, des fables et de l’obscurantisme des religions. Ils critiquent l’obscurantisme et le fanatisme des religions. C’est avec ces catégories et ce vocabulaire qu’ils s’opposent aux autorités religieuses (principalement catholiques). L’intégrisme et le fondamentalisme naissent de la pénétration que les idées des Lumières opèrent au sein même des églises chrétiennes, en les mettant en tension de l’intérieur. Ils sont d’abord une réaction défensive, une réaction de peur. Ce qui ne les a pas empêchés de croître, voire de prospérer dans plusieurs mouvements.

A suivre bien sûr !

Et le traditionalisme ? Et le radicalisme ? Et bien ! Ceci est une autre histoire, et fera l’objet de prochains articles sur ce blog. A suivre donc.

Vincent Cabanel

 

[1] La même méthode peut donner d’autres résultats du fait des imprécisions, des lacunes et des contradictions des indications chronologiques données dans les livres bibliques.

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