La réforme pontificale grégorienne du XIème siècle

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la mer Egée et l’île de Rhodes

 

En ce mois d’avril 1054 de notre ère, un moine lorrain psycho-rigide navigue vers le Bosphore, vers Constantinople, Byzance ! La deuxième Rome, la capitale de ce qui reste de l’Empire Romain dans sa partie orientale. Il a 39 ans. Humbert de Moyenmoutier est cardinal de Silva Candida, conseiller et ami du Pape Léon IX qui l’a envoyé comme légat pontifical à Byzance, pour négocier avec les « Grecs ». Humbert et Léon (Bruno d’Eguisheim-Dagsbourg) sont lotharingiens, lorrains. Léon était évêque de Toul au moment de son élection au pontificat. Ces hommes  sont convaincus que la Lotharingie du Nord, qui comprend Verdun et Aachen, la capitale de l’empire de Charlemagne et la ville du traité qui partagea cet empire, a un rôle clé à jouer dans le destin et la réforme de la chrétienté.

La réforme culturelle carolingienne vers 800 n’a pas donné tous les fruits espérés. La chrétienté occidentale s’est enfoncée dans un Xe siècle déliquescent et sombre, la société semble se désintégrer. les féodaux de plus en plus indépendants et autonomes par rapport au pouvoir déclinant et lointain de l’empereur, ou  celui plus proche mais tout aussi faible de leur suzerain, se battent entre eux, semant un désordre qui se rajoute à celui créé par les expéditions des vikings le long des grands fleuves. Les élections des papes à Rome ont été de plus en plus catastrophiques, mettant la Sainte Eglise aux mains des laïcs (i.e. des seigneurs laïcs) alors qu’elle devrait être régie par les clercs, les hommes de Dieu.

Jusqu’à l’élection enfin de Bruno – Léon IX en 1049. C’est un des hommes qui mettent en oeuvre à marche forcée et sans état d’âme la grande réforme pontificale (c.à.d. impulsée par le pape) de l’Eglise Catholique Romaine, celle qu’on appellera la réforme grégorienne, du nom de Grégoire VII, un moine lorrain aussi. De 1049 à 1099,plusieurs papes formés dans les monastères bénédictins les plus importants de l’Eglise vont réformer l’Eglise Catholique d’Occident. Leur oeuvre se prolonge pendant tout le XIIe siècle, jusqu’à Innocent III (1198 – 1216) et au concile de Latran IV (1215). Ces deux siècles vont donner à l’Eglise Catholique Romaine les fondements qu’elle aura pendant tout le Moyen-Age classique, jusqu’à la Réforme Protestante et même aujourd’hui.

Les papes de la Réforme pontificale

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Le pape Grégoire VII, la comtesse Mathilde de Toscane et l’empereur Henri IV à genoux, à Canossa

Léon IX (1049 – 1054) : Bruno d’Eguisheim-Dabo

Victor II (1055 – 1057) : pas de rôle dans la réforme

Etienne IX (1057 – 1058) : Frédéric de Lorraine

Nicolas II (1059 – 1061) : Gérard de Bourgogne

Alexandre II (1061 – 1073) : Anselme de Lucques

Grégoire VII (1073 – 1085) : le moine bénédictin Hildebrand de Toscane. L’importance de Hildebrand vient de ce qu’il est conseiller des papes depuis Léon IX : à ce titre, avant même son propre pontificat, il est bel et bien l’artisan majeur de la réforme pontificale, pendant 36 ans de 1049 à 1085.

Victor III (1086 – 1087)

Urbain II (1088 – 1099) : Eudes de Châtillon, moine bénédictin de Cluny

 

Les axes de la Réforme Pontificale du XIe siècle

  • Affirmation du pouvoir suprême du Pape

    • les Dictatus Papae de Grégoire VII : texte de doctrine (note juridique ?) plus que de droit positif canonique.  Il postule
      • la supériorité et l’autorité du pape sur tous les autres évêques
      • la possibilité pour le pape de déposer les empereurs et les autres souverains
      • son autorité juridique universelle et immédiate
      • son indépendance absolue par rapport à toute autre source d’autorité terrestre
      • l’inerrance et l’infaillibilité de l’Eglise romaine
      • sa capacité à délier les serments faits aux injustes
      • le fait que personne ne peut le juger.
    • le changement du mode d’élection du Pape : le pape étant évêque de Rome, il revient selon la Tradition aux romains de l’élire. C’était le cas jusqu’à Nicolas II qui confie par un décret de 1059 l’élection du pape au seul collège des cardinaux. Très vite, les cardinaux et le pape vont considérer que ce décret permet même de se passer de la confirmation de l’élection par l’empereur (du Saint Empire Romain Germanique)
    • Le rôle prédominant du pape pour conférer l’investiture aux évêques, c.à.d. les nommer, leur conférer les pouvoirs spirituels et temporels nécessaires à l’exercice de leur charge : c’est ce qui donne lieu à la querelle des investitures et à la lutte avec l’empereur (notamment entre Grégoire VII et Henri IV, celui qui a dû se résigner à aller reconnaître sa défaite à Canossa, pour faire lever l’excommunication qui le frappait)

 La structuration de la société chrétienne

    • Au début du XIème siècle naît dans les milieux épiscopaux du Nord de la France (Adalbéron de Laon, Gérard de Cambrai), une théorisation de la société chrétienne en trois « ordres » : Ceux qui travaillent, ceux qui combattent et ceux qui prient : Laboratores, Bellatores et Oratores.
Les 3 ordres de la société médiévale selon Adalbéron de Laon.

Cette structuration a des conséquences :

  • la primauté de l’ordre des ORATORES, des CLERCS sur les autres
  • cela ouvre la porte à l’adage « Due sunt Christianos » du Décret de Gratien (1140), père du droit canonique : « il y a deux sortes de chrétiens » : les clercs, soumis à la loi céleste, et les laïcs, soumis à la loi terrestre. La chrétienté passe sous un régime où il y a deux catégories de chrétiens (!) : les chrétiens de première classe (les clercs) et les chrétiens de seconde classe (les laïcs).
  • Pour marquer cette différence, la réforme pontificale grégorienne assigne chaque « classe » de chrétiens à un « état de vie » : l’état ecclésiastique – pour les réformateurs – est marqué par le célibat, qui était jusqu’alors l’état demandé pour être moine. L’état laïque est marqué par le mariage.
  • Innombrables sont les canons des conciles médiévaux de la fin du XIe siècle et du XIIe siècle qui font la chasse aux épouses et concubines des prêtres, pour tenter d’imposer le célibat.
  • Parallèlement, l’Eglise « invente » le sacrement du mariage (1184 et IVème concile du Latran, 1215), et – avant cela – les règles de droit canoniques du mariage chrétien. Les papes de la réforme pontificale vont se mêler des affaires matrimoniales des grandes familles féodales . Ainsi verra t’on Urbain II (1088 – 1099) excommunier le roi de France Philippe Ier, qui s’est débarrassé de sa première femme Berthe de Hollande en la répudiant pour épouser Bertrade de Montfort. Cette intervention de l’Eglise dans la manière dont les grands prenaient femme « à la façon des anciens chefs francs » a été bien analysée par Georges Duby dans « Le Chevalier, la Femme, et le Prêtre ».
  • Cet interventionnisme ecclésiastique dans les affaires de sexualité et d’union matrimoniale est nouvelle.
  • Elle n’est pas seulement le fait des papes mais de toute une cohorte d’évêques, d’abbés, qui soutiennent ardemment cette réforme : Yves de Chartres, Hugues de Die, Lanfranc de Cantorbéry, Pierre Damien, Humbert de Moyenmoutier
  • Avec cette instauration du célibat ecclésiastique et l’invention du mariage chrétien, la réforme pontificale inclut également une condamnation de plus en plus ferme des pratiques homosexuelles notamment par un Pierre Damien, ermite camaldule, obsédé de l’austérité et de l’ascèse – et sans doute grand obsédé sexuel refoulé – qui se déchaîne sur le sujet dans son Livre de Gomorrhe que préface et approuve le pape Léon IX, premier pape de la Réforme.

D’autres aspects de la réforme

La réforme grégorienne comporte d’autres aspects  qui viennent compléter et enrichir un tableau déjà ample :

  • une controverse sur l’eucharistie, annonciatrice de la scolastique universitaire
  • la naissance du droit canonique occidental
  • la mise en place des services de la Curie romaine

 

Avec la Réforme Grégorienne, l’Occident latin s’affirme contre et rompt avec l’Orient

La guerre sainte

La désintégration de la société occidentale post caroligienne du Xe et de la première moitié du XIe siècle ont laissé libre cours à la violence guerrière des « bellatores ». C’est entre eux que combattent les féodaux, les chevaliers, les hommes de guerre, semant ruine et confusion dans une Europe où l’autorité des rois et des suzerains est affaiblie  ou non établie. La seule institution stable capable de garder un semblant de colonne vertébrale dans ces ténèbres sociales, ce sont les monastères, au premier rang desquels, le puissant réseau  de l’ordre bénédictin de Cluny. Plusieurs « oratores » (évêques, abbés) lancent au début du XIe siècle le mouvement de « la Paix de Dieu ». Mais cela n’est pas suffisant, il faut offrir un exutoire à la soif d’aventures belliqueuses du deuxième ordre de la société. Deux pistes de guerre sainte sont ouvertes alors :

  • le renforcement de la Reconquista de Al Andalus : certes on peut considérer que la Reconquista commence dès la conquête d’Al Andalus (la péninsule ibérique) par les arabes ommeyyades (711-726). mais jusqu’à la fin du IX° siècle, les  résistances du petit royaume des Asturies et des contreforts sud des Pyrénées ne rencontrent que des succès limités, malgré la naissance du pélerinage de Compostelle, suite à la « découverte miraculeuse » de la tombe de Saint Jacques le Majeur, l’un des Douze Apôtres (2). Au Xe siècle, la contre attaque (la reprise de la conquête) arabe commence par la transformation de l’émirat de Cordoue en califat de Cordoue (929). De Abd al Rahman III à Almanzor qui prend Barcelone en 985 et pille Compostelle en 999, les succès sont manifestes. Mais c’est la fin de l’avancée et de l’expansion d’Al Andalus. Miné par les guerres civiles du début du XIe, le califat ommeyyade de Cordoue s’effondre en 1031. Alexandre II, un des papes de la réforme pontificale opère une transformation idéologique de la reconquista : de guerre territoriale simple, la voici promue au rang de Croisade par une bulle de 1063 : Eos qui in Ispaniam qui promet une indulgence spéciale aux chevaliers qui  iront lutter contre les musulmans pour prendre la ville de Barbastro (Aragon) : les français aquitains et bourguignons franchissent en nombre et en armée constituée les Pyrénées. En 1085, la prise de Tolède par les armées espagnoles du Nord ouvre la porte à l’arrivée des dynasties maghrébines Almoravide, puis Almohade, beucoup plus rigoristes, voire intégristes sur le plan religieux que les Ommeyyades. Fin d’une période de Convivencia culturelle entre musulmans, juifs et chrétiens, malgré les luttes territoriales
  • La Croisade vers Jérusalem (1095)
    La naissance de la Croisade résulte de facteurs complexes et indépendants de la Réforme pontificale elle-même, même si la concomitance des deux événements est frappante. Les turcs seldjoukides de Toghrul-Beg l’ont proclamé sultan de Perse en 1038, proclamation confirmée par le calife abbasside de Bagdad, en théorie son suzerain, en réalité très affaibli. En 1071, à la bataille de Manzikert, au Nord du lac de Van (Est de l’actuelle Turquie), son fils Alp Arslan bat à plate couture les troupes byzantines de l’empereur Romain IV Diogène. en dix ans, les turcs seldjoukides établissent un état dans toute la péninsule anatolienne (Turquie actuelle) qui va jusques aux portes de Byzance (Nicée à 100 kms au sud de Constantinople). L’empereur Alexis Ier Commène en appelle au pape et lui envoie des ambassadeurs au concile de Plaisance (1095) ! Ce n’est plus le pape qui a besoin des grecs contre les vikings, ce sont maintenant les grecs qui ont besoin des latins contre les turcs. A chacun son envahisseur.

    D’autant que – en même temps – en 1078, les armées turques seldjoukides se sont emparées de Jérusalem. A la politique d’ouverture aux pélerins chrétiens que pratiquaient les Fatimides du Caire (chiites) depuis plus d’un siècle, suivant en cela la politique abbasside arabe d’avant 900, succède une politique de vexations et de mise en esclavage des populations chrétiennes, qui – j’insiste là dessus – n’est pas le fait des arabes de Bagdad, ni du Caire, mais des seldjoukides (venus du Turkmènistan). C’est donc la montée en puissance politique et militaire des turcs seldjoukides qui est la toile de fond, le contexte, de la lancée des croisades en Terre Sainte. Urbain II, instruit par le succès de l’opération « croisade en Espagne », saisit l’occasion pour cette opération de communication et de canalisation de la violence des féodaux. S’appuyant sur Raymond de Saint Gilles, comte de Toulouse, et Adhémar de Monteil, évêque du Puy en Velay (tous deux opérateurs de l’expédition de Barbastro), Urbain II, en concile à Clermont-Ferrand, lance l’appel à la croisade
    « Qu’ils aillent donc au combat contre les Infidèles – un combat qui vaut d’être engagé et qui mérite de s’achever en victoire –, ceux-là qui jusqu’ici s’adonnaient à des guerres privées et abusives, au grand dam des fidèles ! Qu’ils soient désormais des chevaliers du Christ, ceux-là qui n’étaient que des brigands ! Qu’ils luttent maintenant, à bon droit, contre les barbares, ceux-là qui se battaient contre leurs frères et leurs parents ! Ce sont les récompenses éternelles qu’ils vont gagner, ceux qui se faisaient mercenaires pour quelques misérables sous. Ils travailleront pour un double honneur, ceux-là qui se fatiguaient au détriment de leur corps et de leur âme. Ils étaient ici tristes et pauvres ; ils seront là-bas joyeux et riches. Ici, ils étaient les ennemis du Seigneur ; là-bas, ils seront ses amis ! »
    La première croisade  (1096 – 1099) aboutit à la prise de Jérusalem, et ouvre deux siècles d’affrontements armés avec les différentes puissances musulmanes en Orient.

Le Grand Schisme : Humbert en 1054

Sainte Sophie – Istanbul

Nous avons laissé Humbert sur son bateau en 1054, faisant voile vers Byzance. Ce moine impétueux et impulsif est le leader des trois légats envoyés par Léon IX en ambassade pour négocier avec le patriarche de Constantinople : les Normands sont de plus en plus agressifs et le pape a besoin de l’aide de Byzance. La susceptibilité est grande entre le monde grec et le monde latin de la chrétienté. La rivalité dure depuis Constantin (IVe siècle) entre les deux sièges patriarcaux de Rome et de Constantinople. Les trois autres patriarcats (Antioche, Jérusalem, Alexandrie) ont une importance idéologique et symbolique, mais ils ne jouent pas dans la même cour politique.Aucune de ces trois villes n’est ou a été une capitale de l’Empire Romain. Depuis la fin Ve siècle et la déposition de Romulus Augustule, le dernier empereur romain d’Occident par Odoacre, les deux parties de la chrétienté évoluent chacune sur des trajectoires qui s’écartent de plus en plus, enfermées dans des univers mentaux de plus en plus distants.

Outre la rivalité sur la nature de la primauté du siège romain (primauté d’honneur ? primauté qui appartient à la ville du patriarche de Rome, ou à l’individu qui en occupe le siège ? primauté politique ? primauté juridique ? primauté idéologique ?), c’est sur le modèle d’Eglise universelle que s’opposent Rome et Byzance : sororité des églises locales sous l’égide d’un patriarche versus centralisation pontificale.

Est-ce à cela que réfléchit Humbert sur le bateau dans la mer Egée ? Ou bien rumine-t’il une de ces innombrables « chicayas » culturelles et symboliques, qui sont devenues autant de marqueurs-repères et qui accompagnent et camouflent les enjeux politiques et stratégiques :

  • les grecs reprochent aux prêtres et moines latins de ne pas porter la barbe alors que « tout le monde sait » que les apôtres portaient la barbe, les latins répliquent que les grecs feraient mieux de s’intéresser à l’ascèse et à la sainteté de leur clergé qui est marié, ce qui est une hérésie condamnable selon les latins (nicolaïsme),
  • les latins attaquent les grecs sur le fait qu’ils chantent l’Alleluia pendant le Carême et le vendredi saint, alors que c’est un temps de pénitence (on doit donc être triste et l’Alleluia est un chant de joie) et d’attente de la Résurrection (et l’Alleluia est le chant de la Résurrection, donc il faut attendre qu’il renaisse dans la nuit de Pâques avec toute sa vigueur), les grecs répliquent en accusant les latins de manquer de foi : même au pied de la croix du vendredi saint (jour de la mort du Christ, nous savons que le Christ est ressuscité : il est simultanément crucifié ET ressuscité; nous pouvons donc et même nous devons chanter l’Alleluia. Pour les mêmes raisons c’est très mal de jeûner pendant les samedis de Carême : le samedi soir est la célébration de la Résurrection, même pendant le Carême !
  • Les grecs sont scandalisés de l’innovation liturgique et dogmatique des latins qui chantent le Credo pendant la messe, en ajoutant (sous Charlemagne semble t’il)  à la formule définie par le Concile Oecuménique de Constantinople (381) le fameux Filioque : Le texte du Concile dit et définit que : « le Saint Esprit procède du Père ». Les latins ont pris l’habitude d’ajouter : « le Saint Esprit procède du Père et du Fils (Filioque)« . Scandale ! hurlent les grecs ; vous ne faites plus de différence entre le Père et le Fils ! Pas du tout, répliquent les latins, si le Saint Esprit ne procédait pas également du Fils, c’est entre le Fils et le Saint Esprit qu’on ne verrait plus la distinction.
  • D’autres sujets encore :
    • le baptême fait par une seule immersion en Occident (unité de Dieu), par trois immersions en Orient (trinité des personnes),
    • le pain sans levain utilisé pour l’Eucharistie en Occident, alors que c’est du pain avec levain et Orient, etc. etc.

Le 20 avril, Humbert est donc sur le bateau, lorsque arrivent soudain des pigeons voyageurs : ils portent la nouvelle de la mort du pape Léon IX ! En bonne logique, le mandat des trois légats expire avec ce décès, mais ils sont trop près du but. Ils accostent dans une ville où la nouvelle officielle de la mort de Léon IX n’est pas encore parvenue. Ils sont reçus positivement pas l’empereur de Byzance, mais très froidement par le patriarche de Constantinople, Michel Cérulaire. Il accueille de façon glaciale le premier document empli de reproches qui lui est remis. Petit à petit l’ambassade des trois légats conduits par Humbert, chef de délégation, tourne au vinaigre. L’élection du successeur de Léon IX tarde. Aussi, ne sachant plus que faire, livré à lui-même, le dimanche 16 juillet 1054, Humbert conduit sa délégation à la basilique Sainte Sophie, noire de monde pour l’office dominical. Il monte jusqu’à l’autel où il dépose une bulle d’excommunication signée du défunt Léon IX contre Michel Cérulaire. Ce dernier, soutenu par le peuple scandalisé par le geste, en tire un avantage dans le bras de fer qui l’oppose à l’empereur. En retour quelques temps après, un synode « grec » excommunia Humbert et ses co-légats.

Ces événements de 1054, sur le moment même ne furent pas saisis par les contemporains comme des événements considérables. N’y avait-il pas eu par le passé des crises plus graves entre Rome et Constantinople, des excommunications réciproque suivies de réconciliation ? L’épisode de 1054 va pourtant devenir la date symbole du Grand Schisme. Celui qui va diviser la « robe sans couture » (1) du Christ, l’Eglise Une et Universelle. Parce qu’après 1054, il n’y aura pas de levée de ces excommunications-là. Parce que les papes vont changer de relations avec les Normands et auront moins besoin du Basileus et des Grecs. Parce que les papes vont lancer la Croisade pour « libérer » les Lieux Saints. Parce que la Réforme Pontificale, en faisant naître la chrétienté occidentale médiévale et en renforçant l’exorbitant pouvoir du siège pétrinien, accentue l’écart d’avec la trajectoire écclésiologique du premier millénaire du christianisme.

Il faudra attendre le 7 décembre 1965, à la fin du Concile Vatican II (1962 – 1965) pour assister à la déclaration commune et fraternelle du pape Paul VI et du patriarche Athénagoras Ier, levant solennellement les excommunications de 1054.

 

En guise de conclusion

 

Que retenir et conclure de ce survol historique ?

  1. Une religion est une réalité vivante qui ne cesse de changer et de s’adapter
  2. Loin d’être seulement une opinion privée au libre choix d’individus, la religion est une force de structuration de la société entière
  3. Beaucoup de nos soucis d’aujourd’hui ont des racines extrêmement profondes
  4. Il est erroné de dire sans autre précaution que le christianisme n’est pas une religion politique, et qu’il est pas nature porteur de la séparation du temporel et du spirituel, du politique et du religieux

Vincent Cabanel

 

(1) : la robe ou la tunique sans couture : image reprise des évangiles pour désigner l’unité de l’Eglise (cf. Jean 19, 23 -24 : au moment du partage des vêtements de Jésus par les soldats qui viennent de le crucifier (ils sont quatre !), la tunique est sans couture, tissée d’une seule pièce. L’évangéliste dit qu’ils ne se la partagèrent pas.

(2) Je n’entre pas dans les interminables controverses sur les « Jacques » dans le Nouveau Testament, ni donc sur l’identité exacte de ce « St Jacques » là.

La réforme pontificale grégorienne du XIème siècle

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