Laïcité en prison : contrainte paradoxale pour les surveillants

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La prison est un service public, mais les usagers de ce service public le sont par contrainte. Je n’ai pas encore rencontré de détenu qui soit usager de ce service public de sa propre volonté.

Comme dans tout service public, la règle de la neutralité s’impose aux surveillants (personnel de la détention)[1], mais les usagers du service ne sont pas soumis à cette règle de neutralité[2]. Bien plus : la privation de liberté qui frappe les détenus ne leur enlève pas toutes leurs libertés : la liberté fondamentale de conscience reste entière et la liberté de pratiquer sa religion doit être respectée. Cette exigence du respect de la liberté religieuse des détenus est affirmée par tous les textes.

La Direction de l’Administration Pénitentiaire a fait un gros travail sur le sujet autour des années 2010. Le résumé de la doctrine de la DAP en la matière est contenu dans la note du 16 juillet 2014, qui énonce bien que pour garantir l’exercice de la liberté religieuse des détenus, l’administration pénitentiaire a l’obligation positive d’organiser l’accès au culte et l’assistance spirituelle des détenus. Prier dans sa cellule, posséder des objets de culte dans sa cellule, … cela doit être possible. L’accès de l’aumônier aux détenus qui en font la demande, le partage et l’utilisation de la salle polycultuelle,… nécessitent la collaboration des agents de la détention. Certaines restrictions doivent pourtant être portées à cette liberté de manifester sa religion : pas de manifestation religieuse ou traditionnelle dans les couloirs ou les coursives, pas de prières collectives sous la conduite d’on ne sait qui dans les espaces collectifs (cours de promenade, ateliers, etc.).

Les surveillants se retrouvent alors dans une situation de double contrainte. Ils doivent respecter le principe de neutralité, c’est-à-dire laisser leurs convictions, leur religion au vestiaire quand ils rentrent « en détention », mais dès qu’ils rentrent « en détention », ils prennent « en pleine figure » une obligation forte : s’occuper de la religion des détenus, la prendre en compte, et ce avec finesse et intelligence. Le « double bind », la double contrainte, répétée conduit à des tensions qui peuvent être très difficiles à supporter : comment respecter deux contraintes contradictoires ? Et ceci est encore plus vrai pour les gradés.

Schématisons cette double contrainte :

  1. « Je suis un agent de la fonction publique d’Etat, je dois respecter mes obligations de neutralité, même si, sur le plan privé, j’ai des convictions religieuses, ou des convictions philosophiques fortes. On me demande de laisser ma religion, mes opinions philosophiques, au vestiaire et je le fais. »

  2. « Mais dès que commence l’exercice de ma fonction, je dois écouter des détenus revendicatifs quant à leur appartenance religieuse, je dois m’occuper de gérer la pluralité religieuse, des conflits liés aux religions, la façon d’articuler « respect de la liberté religieuse des détenus » et garantie de la laïcité de cet espace de cohabitation qu’est la prison. »

La laïcité est à la fois un souhait et un manque pour nombre de surveillants-chefs. Ainsi s’exprime une gradée : « La laïcité n’est pas présente en prison, mon travail, c’est de composer avec les religions. » et un autre : « Il n’y a pas de laïcité en prison. La religion, les détenus vous l’imposent et c’est lourd »

 

Ces deux surveillants vivent une certaine tension qui peut devenir lourde entre la forte conscience qu’ils ont de leur obligation de neutralité et du caractère de service public de la prison. Le positionnement naturel qu’ils souhaitent observer est celui d’une laïcité séparatiste stricte qui « laisserait tranquille » la religion, dans la sphère privée. Ils comprennent bien la nécessité de gérer l’accès au culte pour les personnes, ils voient positivement l’intervention des aumôniers. Mais ils sont par exemple confrontés en première ligne aux demandes des prisonniers, qui, dans le cas d’une maison d’arrêt surpeuplée dans laquelle l’encellulement individuel n’est qu’un rêve, sollicitent des changements de cellule pour des motifs ayant trait à la religion ou utilisent (ou leur paraissent utiliser) la religion comme un instrument dans des rapports de force.

Dans les formations que j’ai assurées au bénéfice de ces agents, la méthode ne peut pas consister seulement dans l’exposé et l’explication des règles et des textes. C’est en faisant émerger les représentations préexistantes et les contradictions ressenties que l’on peut aider ces personnels à se construire une armature intérieure qui leur permette de se situer dans des dynamiques positives (et non plus défensives) face à ces demandes et ces situations. C’est aussi en travaillant avec eux à l’analyse des problèmes concrets rencontrés, au décorticage des peurs anticipées et en mettant en évidence les ressources sur lesquelles ils peuvent s’appuyer que de telles formations peuvent atteindre leur objectif : une compréhension intime, pleine et entière de la laïcité, dans l’esprit d’équilibre et de sang-froid qu’avait souhaité Aristide Briand.

Vincent Cabanel

Nota Bene : Cet article vient en grande partie de mon mémoire de Diplôme Universitaire « La Prison laïque et républicaine, la liberté religieuse à l’épreuve de la détention. » consultable et téléchargeable ici.

 

 

[1] Il s’impose également au personnel des SPIP (Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation), mais la contrainte paradoxale dont je parle dans cet article de blog ne joue pas de la même façon

[2] Cf. Charte de la Laïcité dans les services publics (2007)

Laïcité en prison : contrainte paradoxale pour les surveillants

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