Le djihadisme n’est pas seulement musulman

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Dans la tête d’un djihadiste

Qu’y a-t-il dans la tête d’un djihadiste ? Comment se représentent-ils le monde ces hommes et ces femmes qui se sont engagé(e)s dans cette voie terrible et incompréhensible ? Sont-ils fous ? malades ? stupides ? Quelle est cette idéologie qui les a séduits ?

L’effort de compréhension n’est pas facile à faire, tant la condamnation morale est immédiate. Leurs actes nous répugnent et sont odieux, alors à quoi bon savoir ce qui les habite ?

Et pourtant ! Certains, plusieurs, reviendront un jour ou l’autre à la vie « normale », après plusieurs années de prison : comment les réinsérer dans une société qu’ils ont rejetée ? Et avant même cette question, une autre, plus urgente se pose : nous devons nous défendre, nous devons repérer celles et ceux qui se radicalisent dans l’adhésion à cette idéologie djihadiste et terroriste. Nous devons protéger notre jeunesse et prévenir ces dérives. Pour cela il faut comprendre.

Quelques livres viennent nous éclairer. La difficulté à les lire ne vient pas de leur complexité. Non : ce sont la dureté et l’étrangeté des thèmes abordés qui sont les obstacles à surmonter.

Les magazines de Daech

Myriam Benraad s’est livrée à un travail pointu d’analyse des productions média de Daech. Car Daech a eu et a une activité média intense :  3 agences de presse, 3 magazines, 2 radios, sans compter les innombrables vidéos mises en ligne.

Cela lui permet de nous présenter en 20 fiches thématiques l’idéologie de Daech. Idéologie puissamment binaire et manichéenne : pas de nuances, pas d’entre deux, l’idéologie de Daech fonctionne par oppositions brutales. Chacune des 20 fiches présente une de ces oppositions structurantes : Vie versus Mort, Beau versus Laid, … Myriam Benraad ne se contente pas de présenter ce discours, elle en analyse les contradictions internes, elle montre avec précision comment ce discours s’inscrit en rupture avec la pensée musulmane et coranique traditionnelle.

L’analyse se fait souvent théologique, avec des conclusions très pertinentes quand elle repère combien Daech – comme tout totalitarisme – finit par se substituer au Dieu dont il prétend respecter la transcendance mieux que quiconque.

L’analyse se fait aussi politique, et les conclusions qu’elle nous livre, loin de nous rassurer à bon compte, nous obligent à mesurer l’ampleur du phénomène :

« Voir dans le jihadisme un phénomène exclusivement musulman échoue à prendre en compte la mesure de sa dimension plus universelle, interculturelle, capable d’attirer vers lui des profils sociologiques très divers – en l’espèce des combattants de plus de 80 pays. » (pp. 130-131)

« Voir dans l’Etat islamique un mouvement circonscrit à l’islam, c’est passer à côté de sa nature éminemment antisystème. (….)
Le jihad entendu comme une utopie de changement ne se limite désormais plus aux musulmans. Il est un instrument d’opposition au système mondial ainsi qu’une alternative allégorique aux systèmes établis » (p. 132)

Paroles de djihadistes

Pour rencontrer des djihadistes en France commodément, il faut aller en prison. Deux sociologues qui ont participé à une recherche pour le compte de l’Administration Pénitentiaire, nous livrent dans cet ouvrage la parole directe des djihadistes qu’ils ont interviewés. Le regroupement thématique de l’expression de ces détenus permet une lecture structurée, intéressante à mettre en parallèle avec le livre de Myriam Benraad, à nuancer toutefois dans la mesure où les personnes qu’ils ont rencontrées viennent surtout des rangs d’Al Qaida.

Quelques enseignements : ils ne sont pas fous. Loin d’être dépourvus de toute rationalité et de toute culture, ils offrent un paysage parfois déroutant, ils ne lisent pas que des théologiens wahhabites, ils lisent aussi des auteurs peu suspects de nourrir nos craintes (Hannah Arendt, Voltaire,  …), ils parlent de films et d’œuvres d’art, leur discours géopolitique n’est pas complètement déstructuré.

Ils viennent surtout des rangs d’Al Qaida, mais ce que les auteurs ont entendu me parait cohérent avec ce que j’ai moi-même entendu dans la bouche des détenus participants aux ateliers que j’ai animés dans les « unités dédiées », en prison, pendant l’été 2016. Ma propre expérience est convergente avec ce livre.

Le trouble qui nait à la lecture de ce livre vient de ce qu’il s’agit de jeunes français ou résidents en France qui sont nés et ont été portés dans la même culture que la nôtre. Leur éducation ne nous est pas étrangère.

La lecture de ces livres donne des outils pour continuer à travailler ce champ de la prévention de la radicalisation et des pensées extrêmes et violentes. C’est une bonne façon de prendre au sérieux l’invitation provocante de François Burgat à prendre au sérieux « cette donnée dont personne ne voulait entendre : l’évidente part de responsabilité que nous avions dans notre infortune djihadiste. » (« Comprendre l’islam politique » p. 277)

Vincent Cabanel

 

Le djihadisme n’est pas seulement musulman

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