Les 7 familles de la laïcité

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Les 7 familles de la laïcité

La Laïcité …. il n’y en a qu’une, bien sûr. On sait de quoi on parle quand on parle de « laïcité ».

Est-ce si sûr ? pas tant que ça, sinon y aurait-il tant de débats et d’interprétations autour de cette notion.

Le grand historien de la laïcité – Jean Baubérot – a proposé une sorte de « grille » qui peut nous aider à y voir clair dans ces débats : quelles sont les positions en présence ? quand quelqu’un prend position dans un de ces débats, d’où parle-t’il ? quelle conception de la laïcité a -t’il dans sa tête ?

C’est dans son ouvrage de 2014 : « Les 7 laïcités françaises» que l’on trouve cette « grille »

Ces sept laïcités sont sept idéaux-types (au sens wébérien) de représentations de la laïcité. Quatre étaient déjà présents en 1905 et structurent le champ dans lequel s’est inscrit le débat de préparation de la loi de séparation. Trois sont apparus ensuite plus récemment. Résumons leur présentation, en commençant par les quatre types historiques.

  1. La laïcité antireligieuse, de combat.
  2. La laïcité gallicane, de contrôle.
  3. La laïcité séparatiste stricte, d’indifférence
  4. La laïcité séparatiste inclusive

La laïcité de combat (anti-religieuse)

Le premier type de représentation est porté, en 1905, par le député Maurice Allard. La visée poursuivie est l’extinction de toute religion : la conscience vraiment libre, selon les tenants de ce type de laïcité, ne le sera qu’en s’émancipant de la tutelle obscurantiste de la « superstition » qu’est à leurs yeux la religion. Loin d’être neutre, cette laïcité mène un combat athée, et fait même de l’athéisme une ‘philosophie civile républicaine’, à l’instar d’une religion civile.

La laïcité de contrôle (gallicane)

Le deuxième type de laïcité est représenté en 1905 par le projet d’Emile Combes. Combes est certes anticlérical, mais pas seulement. Le projet de loi qu’il a travaillé « accentue la tutelle de l’Etat sur les religions ». Clémenceau qualifie ce projet de « Constitution civile du clergé ». (1). Il s’agit de la continuation d’un projet politique gallican (2)

Ces deux laïcités, de combat ou de contrôle, ne sont ni l’une ni l’autre séparatistes. Elles impliquent toutes deux un « point de vue » de la République sur la religion et les cultes. Elles ne l’emportent pas dans le débat et le vote de la loi de 1905, mais on retrouve encore aujourd’hui comme le montre Baubérot, des tenants de ces façons de comprendre et de vouloir promouvoir la laïcité.

Les laïcités séparatistes : version stricte et version inclusive

Les deux laïcités qui font la loi de 1905 sont la laïcité séparatiste stricte à laquelle on peut rattacher Ferdinand Buisson qui fut le président de la commission parlementaire chargée du projet de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, et la laïcité qu’il appelle inclusive, celle d’Aristide Briand et de Jean Jaurès.

Ce qui sépare ces deux visions, c’est l’article 4 de la loi, en tant qu’il porte sur l’effet que l’Etat accepte – ou non – de donner aux règles internes des cultes. L’article 4 porte sur la dévolution des biens et édifices du culte aux associations cultuelles (constituées conformément à l’article 19). La perspective de stricte séparation voulait laisser ces associations cultuelles entièrement libres de leurs choix quant à leurs règles internes de fonctionnement. Cette liberté, complètement démocratique d’inspiration, était un casus belli pour l’Eglise catholique, organisée de façon pyramidale et hiérarchisée. Le ver était dans le fruit. Avec la première rédaction de l’article 4, un groupement de catholiques pouvait s’organiser indépendamment de l’ordinaire du lieu (l’évêque du diocèse) et constituer un noyau de contre-pouvoir. Pour éviter cette cause d’affrontement avec la hiérarchie, Briand, Jaurès et Pressensé poussèrent à l’ajout d’une incise : les associations doivent se conformer « aux règles générales du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice ».

Pour Ferdinand Buisson, opposé à cet ajout, cela conduit à traiter « avec l’Eglise catholique comme avec une puissance organisée dont on respecte la constitution au moment même de s’en séparer » (Le Radical, 26 avril 1905)

Bien que pour les deux laïcités séparatistes, la vision commune soit une vision libérale de la société à l’opposé des laïcités de combat ou de contrôle, ce qui fait la ligne de fracture, c’est la façon de concevoir la personne et son (éventuelle) affiliation religieuse. Pour les tenants de la laïcité strictement séparatiste, la religion est une affaire d’opinion religieuse, d’adhésion individuelle à un système de croyances et à un collectif de personnes se rassemblant parce qu’elle partage ce même système de croyances. Pour les autres – les tenants de la laïcité séparatiste inclusive -, on ne peut pas éviter de prendre en compte le réel du collectif religieux, qui n’est pas la simple somme des individualités croyantes. La religion n’est pas seulement une affaire d’ « opinion individuelle », elle comporte une dimension d’appartenance à un ensemble.

La loi de 1905 consacre la victoire des deux laïcités séparatistes, mais elle donne un net avantage à celle portée par le rapporteur de la commission, Aristide Briand, c’est à dire à la laïcité séparatiste inclusive.  La laïcité consacrée par la loi de 1905 est bel et bien la laïcité inclusive, « laïcité de sang-froid » selon une expression de Briand. Briand fera à plusieurs reprises le nécessaire pour que la loi de 1905 reste bien une loi de liberté, interprétée dans un sens libéral. Ce pragmatisme de Briand est aussi stratégique et tactique : il veut éviter à tout prix l’affrontement direct avec les autorités catholiques, parce qu’il parie sur le long terme. L’histoire lui a donné raison.

Trois familles plus récentes

Baubérot complète cette grille par trois types de laïcité plus récemment apparus :

  1. La laïcité « ouverte » prônée par des chrétiens de diverses obédiences, qui verraient d’un bon œil une « coopération » plus prononcée entre les institutions républicaines et les églises, permettant à ces dernières d’user de leur pouvoir d’influence à l’occasion du choix de certaines orientations, notamment en matière d’éthique familiale et de bioéthique.
  2. La laïcité identitaire est, selon Baubérot, une laïcité beaucoup plus politisée portée par l’extrême droite  et certains courants des partis de droite. Cette laïcité vise à « figer » d’une certaine manière la situation, en se raidissant sur « les racines chrétiennes de la France.
  3. La laïcité concordataire : cet oxymore désigne le régime de compromis qui s’est installé en Alsace-Moselle après le rattachement de ces territoires à la France en 1918, régime auquel quelques personnes verraient bien un avenir pour l’ensemble de la République.

Les débats d’aujourd’hui et le positionnement de chacun

7 familles de la laïcité, donc, 7 « pôles » qui donne l’architecture d’un champ de débats et de confrontations autour de cette notion vivante qu’est notre laïcité « à la française ».

Je trouve cette grille intéressante pour comprendre et analyser les débats et les controverses dont nous sommes spectateurs. Je l’utilise aussi en formation pour aider chacun de nous à mieux se situer, en toute liberté et avec des raisons mieux éclairées, et à mieux définir son propre choix, sa propre appréhension de la laïcité.

Vincent Cabanel

 

 

[1] Baubérot 2014, p 39-40

[2] Le gallicanisme est une doctrine politique et religieuse qui vise à limiter l’autorité du pape sur l’Eglise catholique de France, au profit de l’influence du pouvoir politique. Le gallicanisme est d’abord royal : ce sont les capétiens qui ont eu tout intérêt à promouvoir cette façon de voir et de faire. (François Ier, Louis XIV, …)

[3] Baubérot 2014, p 62

 

Editions de la Maison des Sciences de l’Homme – 2015

Les 7 familles de la laïcité

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