Mahomet a-t-il été annoncé dans l’Ancien Testament et dans l’Evangile ?

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Mahomet a-t-il été annoncé dans l’Ancien Testament et dans l’Evangile ?

C’est une croyance assez ancrée chez les musulmans, et régulièrement, des détenus, plus ou moins formés dans les sciences islamiques me ressortent cet argument, non sans une certaine fierté, comme une preuve évidente que le Coran est bel et bien LE Livre de la parole divine.

Son ancrage dans le Coran et la Sunna

La sourate 61 contient ces deux versets 5 et 6 :

(5) Et quand Moussa dit à son peuple: « O mon peuple ! Pourquoi me maltraitez-vous alors que vous savez que je suis vraiment le Messager d’Allah [envoyé] à vous ? » Puis quand ils dévièrent, Allah fit dévier leurs cours, car Allah ne guide pas les gens pervers. (6) Et quand ‘Issa fils de Maryam dit: « O Enfants d’Israël, je suis vraiment le Messager d’Allah [envoyé] à vous, confirmateur de ce qui, dans la Thora, est antérieur à moi, et annonciateur d’un Messager à venir après moi, dont le nom sera « Ahmad ». Puis quand celui-ci vint à eux avec des preuves évidentes, ils dirent : « C’est là une magie manifeste ».

Jésus (‘Issa) est montré ici en train d’annoncer la venue d’un Messager dont le nom sera Ahmad, terme sémantiquement très proche de Mohammed, et qui est compris par tous les exégètes du Coran comme désignant Mohammed.

Par ailleurs, Mohammed est bel et bien présenté comme le Messager qui vient accomplir et confirmer les Écritures antérieures (Sourate 7 – Al A’râf)

(157) Ceux qui suivent le Messager, le Prophète illettré qu’ils trouvent écrit (mentionné) chez eux dans la Thora et l’Evangile. Il leur ordonne le convenable, leur défend le blâmable, leur rend licites les bonnes choses, leur interdit les mauvaises, et leur ôte le fardeau et les jougs qui étaient sur eux. Ceux qui croiront en lui, le soutiendront, lui porteront secours et suivront la lumière descendue avec lui; ceux-là seront les gagnants.

Dans la Torah

« C’est un prophète comme moi que le SEIGNEUR ton Dieu te suscitera du milieu de toi, d’entre tes frères ; c’est lui que vous écouterez. »(Dt 18,15).

Ce verset est situé dans un discours de Moïse au peuple d’Israël, dans le livre du Deutéronome, qui est le cinquième livre de la Torah. Dieu annonce qu’il enverra au peuple d’Israël un prophète, comparable à Moïse (« comme moi ») et issu du peuple même d’Israël. Pour les chrétiens, ce prophète, nouveau législateur, est venu en la personne de Jésus de Nazareth, qui était juif, et qui a conclu une nouvelle Alliance avec Dieu.

Pour certains musulmans, ce prophète annoncé par Moïse serait non pas Jésus, mais Mohammed.

Dans les deux interprétations, les croyants juifs ne sont pas d’accord et protestent devant ce qu’ils peuvent ressentir (légitimement) comme une forme de violence exégétique ! Pour eux il s’agit de deux interprétations a posteriori, qui n’ont aucun appui suffisant dans le texte, et ce verset peut s’appliquer à d’autres prophètes ou tout simplement au Messie qui n’est pas encore venu selon les juifs.

Dans l’Evangile

Alors que la tradition chrétienne a interprété l’annonce, dans les Évangiles, de la venue du Paraclet comme étant celle de l’Esprit Saint, certains musulmans y voient celle du prophète Mahomet.

Cette annonce se trouve dans l’évangile selon St Jean au chap. 14 versets 16-17 :

« et je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu’il soit avec vous à jamais, l’Esprit de Vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu’il ne le voit pas ni ne le reconnaît. Vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous et qu’il est en vous. »

Le terme « Paraclet » (παράκλητος – paracletos) désigne celui « qu’on appelle à son aide », on peut le traduire par « avocat », « intercesseur », « défenseur ». Dans le même chapitre 14 de l’évangile de Jean, il est appelé « paraclet, Esprit saint » au verset 26.

Mohammed est-il
le  » Paraclet » ?

Certains savants musulmans pensent qu’au lieu de « parakletos (parakletos» dans le texte, il faut lire « periklutos (periklutos)« . Ils gardent les mêmes consonnes mais changent les voyelles. Or periklutos ou periklitès signifie « celui qui est digne de louanges », ou « le glorieux », ce qui correspond au sens du nom « Mohammed ». Ils pensent donc que le Paraclet annoncé par Jésus est Mohammed.

Le problème c’est que cette opération linguistique reviendrait à traiter une langue indo-européenne (le grec) comme une langue sémitique (comme l’hébreu ou l’arabe) dans laquelle primeraient les consonnes et où les voyelles seraient variables, ce qui est totalement faux et inexact.

« L’histoire du texte et des traductions de l’Évangile, jointe au fait que le mot periklutos n’était pas courant en grec contemporain, montre que c’est impossible. » (Joseph Schacht, in Encyclopédie de l’islam)

Ailleurs dans la Bible

Plusieurs apologètes musulmans, dont Rahmatullah al-Hindi ou Ahmed Deedat, ayant écrit dans ce domaine revendiquent plus de mille prophéties se rapportant à Mahomet dans l’Ancien et le Nouveau Testament.

Je n’ai pas été examiné les mille prophéties indiquées, mais quand on regarde quelques unes, on voit très bien qu’aucune n’est complètement concluante pour quelqu’un qui ne partage pas d’avance la conviction de foi que Mohammed est le sceau de la prophétie. Toutes ces prophéties peuvent s’interpréter soit du Messie ultime (qui viendra à la fin des temps, soit de Jésus, soit de quelqu’un d’autre).

  • Le texte de Genèse 17, 20 porte que la postérité d’Ismaël, mais ne mentionne pas de prophète issu de son peuple :

Gn 17, 20-21 Pour Ismaël, je t’exauce. Vois, je le bénis, je le rends fécond, prolifique à l’extrême ; il engendrera douze princes et je ferai sortir de lui une grande nation. Mais j’établirai mon alliance avec Isaac, que Sara te donnera l’année prochaine à cette date. »

  • La prophétie de Gn 49, 10 peut annoncer le Messie ultime. Les Chrétiens l’appliquent au Christ. Rien n’interdit aux musulmans de l’appliquer à Mohammed, mais c’est – comme l’interprétation chrétienne – une « preuve » qui n’est valable que pour ceux qui ont déjà la foi.

Gn 49, 10 Le sceptre ne s’écartera pas de Juda,
ni le bâton de commandement d’entre ses pieds
jusqu’à ce que vienne celui auquel il appartient
et à qui les peuples doivent obéissance.

De même le texte de Matthieu 21, 33-45 (la parabole des métayers révoltés) annonce que l’Alliance de Dieu va passer d’un peuple à un autre peuple. Sous la plume de Matthieu, il s’agit de l’Eglise, le peuple des croyants chrétiens qui est présenté comme un nouvel Israël. Rien n’interdit aux musulmans de s’appliquer à eux-mêmes ce texte, mais c’est forcer l’intention des auteurs matthéens que de leur prêter directement cette vision. Déjà dans l’application chrétienne de cette parabole, il y a les germes de ce qui a servi à justifier un antisémitisme chrétien (et principalement catholique en l’occurence).

L’écrit appelé « Evangile de Barnabé »

On lit ceci dans le chapitre 97 de l’évangile de Barnabé :

Le pontife dit alors : «Comment s’appellera le Messie ? Et quel signe prouvera sa venue ?». Jésus répondit : «Le nom du Messie est Admirable, car Dieu lui-même le lui donna quand il eut créé son âme et qu’il l’eut placé dans une splendeur céleste. Il dit : «Attends, Muhammad par amour pour toi je veux créer le paradis, le monde et une grande multitude de créatures dont je te fais présent. Aussi celui qui te bénira sera béni et celui qui te maudira sera maudit ! Quand je t’enverrai dans le monde, je t’enverrai comme mon messager de salut. Ta parole sera si vraie que le ciel et la terre passeront mais que ta foi ne manquera jamais !» Muhammad est son nom béni ». Alors les gens élevèrent la voix et dirent :
« O Dieu, envoie-nous ton messager ! O Muhammad, viens vite pour le salut du monde ! »

Mais qu’est-ce que l’évangile de Barnabé ? Ce n’est pas bien sûr, un des quatre évangiles canoniques retenus et reçus par la tradition chrétienne. L’évangile de Barnabé, ce sont deux textes distincts. Le premier, qui a été totalement perdu, serait un évangile écrit par ce Barnabé qui fut le premier compagnon missionnaire de Paul de Tarse (Ac 13,2), . On en trouve mention à partir du haut Moyen-Âge dans un certain nombre de listes d’ouvrages condamnés, mais on ignore absolument ce qu’il contenait. Le second texte apparaît seulement au XVIIe siècle, mentionné dans un texte en espagnol écrit par un morisque, ces musulmans espagnols qui s’étaient faussement convertis au catholicisme pour ne pas périr sur le bûcher. En 1709, le manuscrit complet est trouvé dans la bibliothèque d’un érudit hollandais, Cramer.

Ce second manuscrit se présente comme une vie de Jésus islamiquement correcte : Jésus prie aux heures de prière musulmanes, interdit la consommation du porc, prône la circoncision, réfute absolument l’idée qu’il puisse être Dieu et annonce la venue après lui du prophète Mahomet. Pour les chercheurs occidentaux, chrétiens ou non, qui ont travaillé sur ce texte depuis son apparition, il est clair qu’il s’agit d’un pseudépigraphe tardif, qui ne peut avoir été écrit avant le XIVe siècle : en effet, l’évangile de Barnabé dit ceci: « Et l’année du jubilé qui revient aujourd’hui tous les cent ans, reviendra chaque année et en tout lieu, à cause du Messie ». Or, dans la loi juive, le jubilé est célébré tous les 50 ans : ce n’est qu’en 1300 que l’année jubilaire sera fêtée tous les cent ans. Un certain nombre d’autres indices permettent de dater le manuscrit encore plus tardivement, au XVIe siècle. Il est manifeste que l’auteur n’a jamais mis les pieds en Terre Sainte, tant les erreurs géographiques et topographiques sont légion. Par exemple l’auteur parle de « tonneaux » pour contenir le vin. Les tonneaux n’ont jamais été utilisés en Palestine à l’époque du Ier siècle : on gardait le vin dans des amphores en poterie. Nazareth n’est pas au bord du lac de Tibériade, contrairement à ce qu’écrit l’auteur de cet « évangile de Barnabé, etc., etc. Pour les chercheurs, la cause est absolument entendue : l’évangile de Barnabé est un faux assez grossier. Soit il est l’auteur d’un morisque (musulman converti de force au christianisme), soit l’œuvre d’un chrétien devenu musulman. Le texte appelé « évangile de Barnabé » présente d’ailleurs des contradictions avec le Coran : Mohammed y est appelé du nom de Messie, ce qui n’arrive jamais dans le Coran.

Cet Evangile de Barnabé est régulièrement cité par de jeunes musulmans en prison, pour me « prouver » que l’Eglise a sciemment caché la vérité, et que les écritures des chrétiens ont été « trafiquées ». Lors de la Rencontre Annuelle des Musulmans de France de 2018 au Bourget (organisée par l’UOIF), cet « évangile » est vendu sur les rayons d’un des stands du salon… Le pseudo-évangile de Barnabé est bel et bien un faux, que la presse ressort néanmoins régulièrement comme une « découverte ». Il n’a que très peu à voir avec les 4 évangiles de la Bible.

Conclusion

Libre à chacun bien sûr d’interpréter les textes comme il le souhaite. Mais rien dans les textes bibliques reconnus n’annonce clairement la venue de Mohammed, pas plus que celle de Jésus (pour l’Ancien Testament). Il faut déjà être croyant pour y voir des prophéties : ce ne peuvent pas être des « preuves » quasi-scientifiques ni historico-critiques.

L’interprétation est libre, mais elle peut receler une certaine violence quand elle prétend s’imposer sur d’autres. Les chrétiens se sont fait une spécialité de cette appropriation à leur profit des écritures hébraïques, revendiquées aussi par le judaïsme : en réduisant les livres de la Bible hébraïque à n’être que l’Ancien Testament qui précède le Nouveau, on prépare des croyants à penser que « vraiment, ces juifs sont de mauvaise foi, qui n’ont pas reconnu Jésus comme Christ (=Messie), alors que leurs propres prophètes le leur avait annoncé clairement. » Clairement ? Eh non, justement, contrairement )à ce que l’on enseignait au catéchisme avant Vatican II (il n’y a guère longtemps : j’en suis un témoin vivant).  Vatican II a permis au catholicisme de balayer devant sa porte sur les racines de l’antisémitisme. Mais une semblable violence interprétative peut s’exercer des musulmans vers les chrétiens, ainsi qu’on vient de le voir. Dieu merci (si j’ose dire), ce genre de violence interprétative ne tient pas la route entre gens cultivés et instruits, à la fois dans leur propre religion, et dans un sain esprit historico-critique. La fréquentation régulière de détenus moins instruits et formés montre hélas que l’absence d’esprit critique en la matière continue à sévir. Maintenir un bon niveau d’exigence intellectuelle est plus que jamais nécessaire pour nous prémunir contre ce qui peut naître de la guerre des interprétations, guerre qui pour l’heure ravage l’islam de l’intérieur.

 

Vincent Cabanel

Mahomet a-t-il été annoncé dans l’Ancien Testament et dans l’Evangile ?

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