Muhammad plus violent que Jésus ?

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Muhammad plus violent que Jésus ?

Muhammad n’est-il pas plus violent que Jésus ? le Coran n’est-il pas plus violent que les évangiles ? Et donc, l’islam ne serait-il pas plus violent que le christianisme ?

J’ai souvent entendu de telles questions, de telles réflexions, venant d’amis inquiets. On peut assez facilement montrer que la conclusion ultime sur une supposée violence intrinsèque de l’islam par rapport au christianisme ne tient pas la route, par de simples considérations historiques sur les sociétés relevant de ces deux univers, et sur les trajectoires historiques concrètes de ces deux religions.

Entrée des croisés dans Jérusalem en 1099

Mais une inquiétude peut demeurer. Qu’en est-il de la prémisse ? La figure de Muhammad telle qu’elle est transmise par la tradition croyante de l’islam n’est-elle pas plus violente que celle de Jésus ? Muhammad n’était-il pas chef de guerre ? N’a-t-il pas mené des batailles ? (la bataille d’Uhud, la bataille de Badr, …). N’a-t-il pas massacré une tribu juive de Médine ? N’a-t-il pas fondé un régime politique et été à l’origine d’un empire ?

A regarder les textes tel que nous les connaissons aujourd’hui, toutes ces interrogations sont pertinentes. Mes interlocuteurs ne se privaient pas, en contrepoint, de mettre en avant la douceur de Jésus dans les évangiles et son message d’amour (« Tendez l’autre joue si on vous frappe sur la joue »). On oppose un Jésus non-violent à un Muhammad violent. Ainsi posé, le match est perdu d’avance.[1]


Comment connait-on la vie du Prophète de l’islam ?

Pour y voir clair, un peu de travail historique et critique s’impose. Selon les spécialistes, la composition du Coran semble à peu près faite entre Othman le calife (mort en 756)[2] et la fin du 7e siècle[3]. On peut considérer 50 à 70 ans après la mort du Prophète, le texte coranique est stabilisé. Or ce texte coranique ne nous dit pas grand-chose sur Muhammad.

D’une part le Coran ne se présente pas comme un récit de la vie du Prophète, contrairement aux évangiles[4]. D’autre part la composition du Coran suit une logique déconcertante pour un esprit occidental. Enfin et surtout, il y a très peu de renseignements biographiques sur Muhammad dans le Coran. Faire une biographie de Muhammad à partir du seul Coran est impossible.

Mais alors comment connaissons-nous aujourd’hui la vie de Muhammad ?

Il n’y a aucun document textuel musulman autre que le Coran datant de cette époque. Les documents épigraphiques (sur la pierre, le métal, …) de cette époque sont extrêmement lacunaires. Dans les inscriptions sur la pierre, dans la Péninsule Arabique, datant du 7ème siècle, on trouve le nom d’Allah pour demander sa protection, on trouve la première partie de l’attestation de foi musulmane[5] : « il n’y a de Dieu que Dieu. », mais la seconde partie (« Et Muhammad est son Envoyé ») ne figure pas dans ces inscriptions. La première pièce de monnaie où figure le nom de Muhammad et son titre de Rasûl Allah – Envoyé de Dieu – date de 685 ou 686 [6].

« En dehors du Coran et des inscriptions dans la mosaïque de la coupole du Rocher à Jérusalem, terminée en 692, le nom de Muhammad n’apparait qu’au milieu du 8ème siècle) »[7]

C’est seulement après l’arrivée au pouvoir des Abbassides en 750 que les musulmans se préoccupèrent d’écrire une biographie de Muhammad. Mais le texte du premier auteur d’une Sîra (vie) du Prophète, Ibn Ishâq (mort en 768), est perdu ! Nous est parvenu le livre de Ibn Hishâm (mort en 834) qui dit avoir repris le travail de Ibn Ishâq, en y retranchant et retouchant des éléments, mais il ne nous dit pas lesquels. La seule biographie de Muhammad que nous avons date de deux siècles après sa mort.

En parallèle, il y a tous les hadiths, les traditions sur les faits et gestes, et les paroles du prophète qui ont pu être recueillies par des érudits. Mais la fiabilité historique de ces milliers de hadiths pose d’énormes problèmes  [8]. La stabilisation en corpus de cet ensemble de hadiths se fait avec les 6 principaux recueils « canoniques » au cours du IXe siècle.

Sortir de la « mytho-histoire »

Trop souvent, la vie de Muhammad et l’histoire des débuts de l’Islam sont présentées de façon « naïve », sans critique scientifique, sans le recul nécessaire. On prend alors pour argent comptant une histoire sans rigueur aucune, qui n’est en fait selon Mohammed Arkoun, qu’une « mytho-histoire »

Rachid Benzine, dans son livre « Finalement, il y a quoi dans le Coran »[9], propose de distinguer 4 étapes dans la construction de la figure traditionnelle de Muhammad comme Prophète et Envoyé. Quatre « Muhammad » distincts :

  • le Muhammad du Coran (deuxième moitié du 7ème siècle)
  • celui des Omeyyades, qui inscrivent son nom pour la première fois sur un édifice public, le Dôme du Rocher (690)
  • celui des Abbassides qui commandent la rédaction de la Sîra à partir de 750
  • Celui de la Sunna (les hadiths) au 9ème siècle

Ces quatre étapes sont autant de filtres qui font écran à la connaissance du Muhammad concret, celui qui vécut entre 570 (environ) et 632.

La figure du Muhammad chef de guerre, menant l’impressionnante bataille de Badr puis celle de Uhud, est produite par la Sîra de ibn Hisham. Mais quelle réalité historique y a-t-il derrière cela ? on est en droit de penser que la Sîra est un récit qui a une fonction précise à remplir au bénéfice des califes abbassides qui la commanditent : légitimer les califes comme chef de guerre en projetant ce rôle sur le fondateur de la foi commune. Muhammad était un homme, arabe, de tribu, de son époque certes. Cela rend vraisemblable qu’il ait participé à des razzias, voire qu’il les ait commandées. Il a sans doute eu un rôle politique et juridique, dont il est difficile de connaitre aujourd’hui l’ampleur avec une certitude historiquement fondée. Mais il est difficile d’en avoir la certitude, tout comme il est impossible de recueillir de réelles certitudes sur la bataille de Badr. Telle qu’elle est racontée aujourd’hui, elle a sans doute très peu à voir avec ce qu’elle fut réellement.

Jésus sur un âne et Muhammad sur un chameau, vus par le prophète Isaïe (à la fenêtre) – manuscrit persan 14ème siècle

La vraie question

Difficile donc, voire même quasi-impossible de répondre à la question posée ci-dessus. Muhammad et Jésus ne sont pas dans les mêmes contextes, dans les mêmes positionnements. Les imaginaires dans lesquels sont rédigés le Coran et les évangiles ne sont pas identiques. Et surtout, nous ne pouvons les connaitre qu’en passant par les filtres des interprétations qui se sont construites autour d’eux. Le Muhammad et le Jésus de l’histoire sont comme à jamais recouverts par les relectures croyantes de leurs vies et de leurs messages. L’utilisation de la référence à Jésus et à Muhammad a conduit les croyants des deux camps tantôt à la violence et à l’intransigeance, tantôt à la paix, la douceur et la tolérance.

La vraie question devient donc : qu’est-ce que les croyants font aujourd’hui de ces figures fondatrices ? Que choisissent-ils de retenir, de privilégier dans les ressources qu’offre la référence à ces deux figures ? Que choisissent-ils comme angle de vue, comme point central pour se référer à l’un ou à l’autre ?

C’est ainsi qu’on peut lire ces réflexions sous la plume de Youssef Seddik, philosophe et anthropologue tunisien, comme une invitation à dégager la figure de Muhammad, et à choisir un angle de vue :

« Juste après la mort de son Prophète, l’islam a sombré dans une guerre civile atroce qui a été un séisme pour toute son histoire commençante. Ensuite, ceux qui ont obtenu la victoire dans la guerre de succession ont tout simplement dénaturé et le Coran et la personnalité de cet homme, qui était selon toute vraisemblance indulgent et bon. » (Le Monde des Religions N°87 – janvier – février 2018, p. 40)

Vincent Cabanel

 

[1] Ceci dit, il faut se méfier de l’apparente simplicité et évidence de la figure d’un Jésus non-violent, mais ceci est une autre histoire …

[2] Selon la tradition musulmane, c’est lui qui fixe le Coran par écrit.

[3] Le moment coranique se situe entre 610, début de la révélation du Coran à Muhammad, et 632, mort du Prophète, soit le premier tiers du 7ème siècle de notre ère.

[4] Les évangiles se présentent comme des récits de la vie de Jésus. Mais si les chrétiens accordaient autrefois une confiance naïve aux données des évangiles, il n’en va plus de même aujourd’hui. La lecture historico-critique des textes a montré combien ces textes sont d’abord des témoignages de foi que l’historien doit aborder avec prudence.

[5] La Shahada, premier des cinq piliers de l’islam.

[6] Elle a été frappée par Abdoullah ibn Az-Zoubaïr, rival pour le pouvoir du calige Abd el Malik (Tom Hollan, A l’ombre de l’épée, 2017, p.

[7] Rachid Benzine p. 121

[8] Tom Holland pp. 50 – 57 ; Ali Merad : La tradition musulmane – Que Sais-Je ? N° 3267

[9] Ecrit avec l’acteur-humoriste Ismaël Saidi – éd. La boite à Pandore 2017

 

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