Prendre en compte les « communautés » ou pas ?

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Après l’attentat revendiqué par l’organisation  « état islamique » qui a frappé Bagdad le 3 juillet 2016, et fait près de 300 victimes, j’ai posté sur mon mur Facebook un lien vers un projet-photos destiné à ce que ces morts ne demeurent pas que les items désincarnés d’une statistique mais soient enfin pour nous des visages, et j’avais accompagné ce lien du petit texte suivant :

Le retour de la violence, cette oubliée.
Nigeria (Boko Haram), Paris, Tunisie, Bruxelles, Bangladesh, Orlando, Bagdad…
La violence de l’extrémisme djihadiste tue encore plus d’orientaux que d’occidentaux, de musulmans que de chrétiens ou d’areligieux.
Plus que jamais, il nous faut prendre « les armes de l’intelligence », seules capables de nous donner les moyens du bon combat.

Ce post a suscité la réflexion suivante, de la part d’un de mes amis, des plus pertinents :

En me demandant pourquoi Vincent, tu utilisais le terme d’areligieux, plutôt qu’athée, je me rends compte que ce décompte des morts selon leur appartenance à telle ou telle communauté est tout à fait pervers. Bien sûr, cela part d’un bon sentiment en voulant rétablir une vérité oubliée ou niée, mais n’est-ce pas jouer le jeu de ceux qui veulent fractionner l’humanité selon des critères chimériques. Le terrorisme islamiste attaque l’humanité, attaque notre humanité. Et en cela il s’exclut de l’humanité et pas simplement de telle ou telle religion. Et en cela, il doit être combattu par tous.

 

Grâce à mon ami, voici les réflexions que je développe en dialogue à partir de ce commentaire. Elles se développent en trois temps.

Premier temps : le choix du terme « areligieux ».

 

Dans un post court, je souhaitais prendre un terme rapide pour indiquer que je prenais en considération des positions aussi différentes que le théisme ou le déisme (la référence à une instance transcendante est utile, nécessaire et vraie, mais cette position est adoptée d’un point de vue philosophique, hors de toute obédience à quelque système religieux que ce soit. Certains apportent des nuances entre les deux termes), l’athéisme (réfléchi et assumé comme une conviction forte : celle de l’inanité de toute référence à une entité ou une instance transcendante, dotée d’une dénomination « divine »), l’agnosticisme (réfléchi et assumé comme une position claire et déterminée : il est impossible à l’esprit humain de trancher entre les positions religieuses, théistes, déistes, athées et agnostiques), ou encore la position de ceux qui sont simplement indifférents à ce questionnement et n’éprouvent même pas le besoin de nommer leur position tant ils se sentent loin de ces questions. Chacun de ces positionnements peut concerner une personne qui vient ou non d’une famille ou de familles affiliées (je reprends ici un terme des sociologues de la religion) à telle ou telles tradition(s) religieuse(s).

 

J’ai donc utilisé ce néologisme « a-religieux », formé avec le a privatif, pour tenter d’englober en un seul terme ces positionnements qui ont en commun  une indépendance à l’égard de toute affiliation religieuse (au sens cette fois-ci de choix).

Pourquoi tenir à cette mention ? Parce que ce qui est évidence pour nous autres occidentaux, et plus encore pour nous autres français, c’est l’existence sereine de la possibilité de ces positionnements. Cette évidence est le fruit du long processus de sécularisation de nos sociétés (et du monde entier), mais en l’occurrence principalement de nos sociétés. La sécularisation est ce long processus qui a fait perdre aux religions leurs emprises sociales sur le savoir (les sciences, la connaissance, …), sur le pouvoir (la politique, l’Etat, la régulation des rapports sociaux, …), sur le désir et sur l’agir (donc sur l’éthique), bref sur l’ensemble des schèmes des représentations partagées du monde. Ce processus a connu des faces sereines et des côtés conflictuels. Que l’on se souvienne simplement des soubresauts encore vifs autour de l’IVG ou du mariage.

En 1992, lors d’un séjour au Chiapas (Sud du Mexique, frontière guatémaltèque) dans des villages de campesinos planteurs de café, je me souviens de l’extrême difficulté conceptuelle (voire d’impossibilité) qu’avaient nos amis de cette région du monde pour intégrer l’information qu’il y avait en France et en Europe, une part très importante de la population qui se réclamait ou se situait sur les positionnement « a-religieux » que j’ai évoqués ci-dessus.

Deuxième temps : en appeler à notre commune humanité est-il suffisant ?

 

Effectivement, mon post Facebook de début juillet est animé par une intention  (« un bon sentiment ») : en énumérant certains des pays touchés par des attentats de Daech et de ses alliés ou adhérents, en rappelant la variété des convictions des victimes, en évoquant les polarités géopolitique et culturelle Orient-Occident (de façon très simpliste et raccourcie, c’est clair), je voulais souligner ce que nous oublions trop souvent en France : la complexité multiforme de ces événements regroupés sous le vocable de  terrorisme djihadiste-islamiste et la tragique diversité de leurs effets. Je crains un certain nombrilisme franco-français qui ne nous ferait percevoir cette réalité que par le prisme émotionnel de la proximité : les attentats de Paris, de Bruxelles, … et maintenant de Nice. Nos medias en font des tonnes – ad nauseam – sur Orlando, Nice, Bruxelles, Paris …. Et parlent à peine de Bagdad, Istanbul, Nigeria,…. Je crains aussi les amalgames que nous avons vu et voyons encore se produire, avec des injonctions, des quasi-sommations de « se désolidariser de tels actes, etc ». Je suis terrifié de voir depuis le 15 juillet des propos racistes, xénophobes et haineux qui dégorgent dans le tout-à l’ego des réseaux sociaux.

 

Pour contrer ces amalgames accusatoires, pour éviter les effets désintégrateurs de la société que peuvent avoir ces attentats et qui sont – c’est certain – espérés et recherchés, voulus, par ces organisations organisatrices des attentats, une voie est effectivement d’en appeler à la commune condition humaine qui est la nôtre. Se placer ainsi sous l’égide de l’universalisme humaniste présente l’avantage indéniable de permettre un saut « radical », à la racine, à la source, comme en amont des appartenances et des identités, facteurs potentiels d’affrontements.

Cet appel à l’humanité a une indéniable grandeur, il me parle et me touche, il m’émeut et me mobilise. Il est celui qui préside à la création de la Société des Nations après la première guerre mondiale, et à la création de l’ONU après la seconde. Il a ses lettres de noblesse, qui ont nom : Montaigne, Spinoza, Diderot, Kant, Hugo, Einstein…

 

Il semble présenter l’avantage de pouvoir immédiatement transcender tous les étages intermédiaires de la construction des sociétés, et dont nous craignons comme la peste qu’ils ne produisent ce péril que nous désignons, sans toujours bien le définir : le communautarisme. Il présenterait l’avantage de ne pas nous diviser et d’offrir un front uni et rassemblé à un ennemi qui a effectivement un projet antagoniste à celui de notre société.

La France veut ne connaître que des citoyens. Le bel idéal de la République Française, c’est de penser et de vouloir un pays, une société qui soit un projet en constant devenir, riche de tous ceux qui l’intègrent quelles que soient leurs origines, leurs convictions religieuses ou philosophiques, leur sexe, leur orientation sexuelle … Dès lors le beau défi qui nous échoit est celui-ci : inventer et faire vivre la France d’aujourd’hui et de demain, sécularisée, multi-ethnique et multi-culturelle, assumant les grandeurs et les bassesses de son histoire , capable de se donner à elle-même une nouvelle façon de se comprendre et de se raconter, permettant en son sein l’exercice pacifié et serein de la liberté de conscience et de religion pour tous ses membres, et parmi eux, ceux qui forment les plus importantes populations musulmane et juive d’Europe.

Cet appel à notre commune humanité fait dire à certains, non sans emphase : « moi, je me sens citoyen du monde, plutôt que de tel pays. »

 

Troisième temps : cet universalisme sera inopérant si nous faisons des court-circuit qui méconnaissent le réel de l’humain

La citoyenneté n’est jamais abstraite. La France n’a jamais été une « république de citoyens abstraits ».

Je cite Jean Baubérot dans une interview qu’il donnait au Monde le 2 juin 2016 :

Au début du XXè siècle, un Breton fréquentait une école privée catholique, lisait un journal confessionnel et adhérait à un syndicat chrétien. (…) Après la Libération, le Parti communiste fournissait, lui aussi, un horizon de sens et de sociabilité aux ouvriers de la banlieue parisienne ou d’ailleurs : ils vivaient dans des villes communistes, ils militaient dans des organisations de jeunes communistes et ils lisaient des journaux communistes.

Il poursuit en soulignant : « Les communautés sont précieuses, car elles offrent des médiations qui permettent l’éclosion des individus (…) Le rôle de l’Etat n’est pas de lutter contre les communautés, mais d’assurer que l’individu n’y est pas enfermé »

 

J’enrichis aussi cette notion de communauté à partir d’un regard sur la notion d’identité personnelle : il s’agit toujours de répondre à la question « Qui suis-je ? ». L’identité de chacun est quelque chose de complexe. C’est toujours un imaginaire, une façon de se raconter soi-même, de se présenter soi-même au regard des autres. C’est ce regard de nos entourages aussi qui vient alimenter notre identité, ou plutôt nos identités. Car chaque personne est plurielle, ou plutôt pluri-dimensionnelle. L’homme uni-dimensionnel, c’est l’homme robotisé, formaté, embrigadé. Cette complexité de mon identité est ce qui permet ma pluri-appartenance. Je peux me comprendre de culture française et je peux me percevoir et me revendiquer européen, je peux me sentir partie prenante de solidarités professionnelles, de corps de métier et me savoir membre d’une famille, voire de deux familles (celle d’où je viens, celle que je fonde, celle de ma compagne ou de mon compagnon, qui m’ « adopte »). Je peux me sentir profondément républicain et profondément engagé dans telle communauté religieuse (qu’elle s’auto-désigne comme « peuple de Dieu », ou comme « Oumma », ou comme « congrégation de frères »), ou dans telle famille philosophique.

 

Or aucun être humain ne peut exister sans ce terreau concret, sans cet éco-système de liens multiples et particulier. Avec Baubérot, je pense que ces réalités des appartenances, des affiliations, des adhésions… et de ce jeu de la complexité des différentes dimensions de nos identités, sont le terreau indispensable pour pouvoir accéder à l’universel de l’humain.

 

Si dans un pays la réalité des communautés dessinait effectivement ce qu’on appelle en mathématiques une « partition » de l’ensemble qu’est la société de ce pays, il y aurait problème. La partition d’un ensemble A, selon la théorie mathématique, est un ensemble de parties non vides de A, deux à deux disjointes et qui recouvrent A. Si chacun de nous était unidimensionnel, attaché (appartenant à) une seule communauté, aucune communauté n’aurait d’intersection commune avec aucune autre. Est-ce le cas ? non bien sûr. Même dans l’exemple du Breton et du communiste, le communiste avait des racines qui n’étaient pas nécessairement de son obédience, des attaches ailleurs, … Les communautés dont nous parlons sont à chaque fois de natures et de types différents. Les liens qui nous y attachent sont tantôt donnés (la communauté linguistique de naissance), tantôt choisis, souvent mixtes. Ils n’ont pas tous la même force ni la même durée au long de notre existence.

Voilà pourquoi, tout en adhérant à cet idéal universaliste et humaniste, celui-là qui nous fait dire : « Je suis un être humain, comme toi, mon frère du bout du monde, si différent, si proche », je pense qu’il est nécessaire de ne pas gommer les médiations communautaires. Les prendre en compte, mais à notre façon à nous, avec les armes de l’intelligence. Justement pas comme cette « partition de l’ensemble » dans laquelle les communautés seraient des isolats. L’idéal fou de l’EI réside dans une certaine partition « parfaitement » dichotomo-théologique de l’ensemble humain, avec un rêve cauchemardesque de séparer strictement les vrais musulmans des faux musulmans, puis des koufars (mécréants), etc, etc…. sans qu’aucun mélange ne vienne polluer des distinctions absolues établies sur l’obsession tragique de séparer le « pur » d’avec l’ « impur », le « licite » de l’ « illicite ».

 

Du coup, je maintiens mon petit post qui accompagnait ce mémorial des victimes de l’attentat de Bagdad. Et j’ai envie de rappeler à l’intention de beaucoup que sur les 84 êtres humains morts le soir du 14 juillet sur la promenade des anglais, il y avait des citoyens français, des touristes de nombreux pays, des croyants, des non-croyants, beaucoup d’enfants, … et un tiers environ de toutes ces personnes étaient de confession musulmane.

 

Vincent Cabanel

 

 

Prendre en compte les « communautés » ou pas ?

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