Un éditorialiste islamiste au Figaro ?

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L’éditorialiste du Figaro est un islamiste. Ivan Rioufol est très clair sur CNews quand il déclare : « l’islam n’est pas simplement une religion, l’islam est un corpus politique et une idéologie totalitaire »[1]. C’est exactement la thèse des islamistes.


Sayid Qotb[2] ne dit pas autre chose quand il affirme : « L’islam est Religion et Etat ». Selon Qotb :

« l’Islam est agressif, intégral, intransigeant, mondial, ou il n’est pas. Aussi, être musulman, c’est être un guerrier (mujâhid), une communauté (umma) de guerriers sincères en permanence, prêts à être utilisés ou non par Dieu s’il le veut et quand il veut, en vue d’assurer la saine guidance (qiyâda), le leadership des hommes.[3]

Sayyid Qotb était membres des Frères Musulmans. Par ses écrits sur l’islam intégral, la critique de l’Occident décadent, l’appel au djihad, cet intellectuel est une source importante des islamistes violents et des djihadistes d’aujourd’hui. Qotb a été pendu par Nasser, Rioufol déverse ses élucubrations sur les chaines d’info en continu. Ceci dit : Rioufol et Qotb ont-ils raison ? L’islam est-il indissolublement religion, civilisation et politique ?

A première vue, ils semblent qu’ils aient raison

Muhammad est présenté comme un chef de guerre, les quatre califes « rashidun » (bien-guidés) qui lui succèdent semblent bien être des chefs spirituels autant que des guerriers et des politiques, le mouvement d’expansion de la nouvelle foi débouche sur le califat omeyyade, puis sur le califat abbasside, puis sur le califat ottoman … Plusieurs penseurs de l’islam voient l’islam à la fois comme universel et comme totalisant. La Charia qui régit le culte, la prière, les obligations rituelles, a vocation à encadrer également la vie sociale, et à fournir un droit civil et un droit pénal. L’horizon de l’Oumma (communauté universelle des croyants) unifiée fait s’enthousiasmer les croyants musulmans. De surcroît l’islam étant à la fois la première des religions (celle de Adam, celle de Abraham, celle dont les hommes n’ont cessé de s’écarter malgré Prophètes et Envoyés) et la dernière des religions, l’ultime Rappel adressé par Dieu aux humains, potentiellement tous les humains sont appelés à entrer dans l’Oumma.

L’islam au singulier n’existe pas

Pourtant le singulier dont Qotb et Rioufol prétendent parler est un piège et un leurre. Bien malin qui peut définir ce qu’est l’islam au singulier. Tous deux tombent dans le piège de l’essentialisation, l’un par volonté apologétique, l’autre par détestation. Or ce singulier essentialisant ne tient pas la route. Dire et penser que l’islam serait une seule réalité, claire, définissable et intemporelle, éternelle, inchangée depuis les débuts mythiques, invariable dans ses effectuations concrètes, est une contrevérité.

L’histoire et la géographie sont le premier argument à opposer à cette essentialisation.  La variété des réalisations historiques et géographiques concrètes de la civilisation « islam » dans l’espace et le temps est immense et immédiatement constatable. Sans même parler des distinctions et divisions entre chiites (dans leurs multiples variantes : duodécimains, ismaëliens, …), sunnites, ibadites, …, des quatre courants juridiques du sunnisme (hanafisme, malékisme, chafiisme, hanbalisme), des confréries du soufisme, etc., force est de constater qu’une même foi, l’islam s’est acclimaté dans des cultures aussi diverses que le nord de l’Inde (empire moghol), le centre de l’Asie aujourd’hui chinois (Ouïgours), les collines berbères du Maghreb, les plateaux et les vallées de l’Espagne (El Andalus), l’Indonésie, etc. etc.

Toute religion évolue au cours du temps, tout en proclamant son intemporalité, sa fidélité à la tradition et à ses origines. On en trouve maints exemples dans les longues histoires du christianisme et du judaïsme. L’islam n’y a pas échappé.

De plus, l’unité rêvée à laquelle se réfère Qotb a de tout temps été mise à bas par le réel : les conflits internes dans les états musulmans n’ont jamais cessé. Dès 656 l’assassinat du calife Othman ouvre la première fitna[4] immédiatement suivie de la seconde. Tout au long du califat abbasside, des périodes de tensions surviennent entre ulémas, faqhis[5] et califes ou sultans. Même en Arabie Saoudite où le pacte de Nadjd a scellé une alliance entre le pouvoir politique des Saoud et celui, religieux, des Wahabb et des oulémas, on sait bien que nombre de fatwas[6] n’ont été faites pour arranger le pouvoir.

Ne pas rester prisonnier de la mytho-histoire

Qotb autant que Rioufol, sont prisonniers d’une mytho-histoire, d’une représentation mythifiée de l’histoire. Dans cette vision idéalisée : à la période bénie du moment où le Prophète a reçu la Révélation et a dirigé la première communauté de croyants autour des villes de Médine et de La Mecque (610 – 632), a succédé une période heureuse de quatre successeurs « rashidun », bien-guidés. La rupture malheureuse se produit avec la première fitna, qui vient briser cet idéal sur terre. Et le califat omeyyade n’est déjà plus dans cet idéal de pureté et de vérité.

Or cette mytho-histoire ne tient pas la route devant un examen rigoureux. Selon cette vision mytho-historique, le Coran contiendrait les principes d’organisation de la « bonne » société au regard de Dieu, d’une société musulmane. Or le Coran ne contient rien de tel, il ne parle pas de l’institution califale, il n’impose aucun modèle de société. C’est à tel examen rigoureux que procède Ali Abderrâziq dans « l’Islam et les fondements du pouvoir »[7] :  l’auteur est un cheikh de l’université du Caire, Al-Azhar, il publie son livre en 1925, un an après que Kemal Atatürk ait aboli l’institution du califat.

L’auteur expose sa thèse dans huit chapitres avec la rigueur d’un traité juridique et s’appuie sur de fréquentes citations du Coran et des hadîth. En avant-propos, il précise que cet essai sur les pouvoirs du Prophète et des califes est le fruit d’un long travail de réflexion, antérieur à l’abolition du califat (1924). La première partie : « Le califat et l’islam », constate des divergences d’interprétations sur la nature du califat chez les grands auteurs musulmans, en particulier Ibn Khaldûn (La Muqqadima) et examine les deux théories courantes en islam : l’autorité vient ou bien de Dieu ou bien du consensus de l’Umma (chap. 1). Il démontre ensuite que l’institution califale n’est pas une obligation religieuse (chap. 2) et que la thèse du consensus de la communauté (idjmâ’) pour justifier sa nécessité est irrecevable (chap. 3). Dans la deuxième partie, « Islam et gouvernement », A. Abderrâziq recentre la réflexion sur le Prophète : il n’a jamais été roi, sa mission exclusivement religieuse, de guidance prophétique, s’est achevée à sa mort en 632 (chap. 4 à 6). En dernière partie : « Califat et gouvernement à travers l’histoire », l’auteur démontre que le pouvoir des premiers califes était d’ordre politique ; l’institution califale n’a aucun fondement religieux et n’est pas nécessaire pour unir les musulmans. Le monde arabo-islamique offre d’ailleurs une grande diversité politique (chap. 7 à 9).[8]

Pour Abderraziq, la situation de Muhammad est exceptionnelle et ne peut pas être reproduite. La vraie coupure historique entre la période des origines et la suite ne se situe pas en 656 (la période bénie des origines + la période des califes bien-guidés), mais en 632 à la mort du Prophète. Le livre d’Abderraziq a été très mal reçu par les oulémas de l’époque. Pourtant cette étude, conduite de l’intérieur même du droit et la pensée islamiques, montre bien que la pensée musulmane a en elle les ressources pour penser la séparation du politique et du religieux, et donc pour penser l’inscription pleine et entière des musulmans, croyants et pratiquant leur foi, au sein de sociétés démocratiques.

Depuis Ali Abderraziq, une pensée islamique ouverte, critique, cherchant à relire la tradition avec les yeux de la modernité, existe et est portée par de nombreux auteurs[9]. Pour autant, hélas, ce ne sont pas ces penseurs qui tiennent le haut du pavé. Cela est certainement dommage, et il faut leur souhaiter davantage d’attention de la part des médias, et de bons vulgarisateurs de leurs travaux.

Les musulmans au quotidien, tout simplement

Enfin et peut-être surtout, la position de Rioufol et de Qotb ne résiste pas au fait massif des comportements quotidiens des musulmans contemporains et de leur adaptation à d’autres systèmes politiques que ce soit en Europe, au Canada, ou aux USA.

Ainsi le récent rapport[10] sur l’intégration des musulmans en Europe note que :

Parmi les personnes musulmanes interrogées, 76 % ressentent un attachement fort au pays dans lequel elles vivent. Elles font même un peu plus confiance au système judiciaire et à la police que les autres Européens et font preuve de tolérance à l’idée d’avoir un voisin ne partageant pas leurs convictions religieuses : 92 % n’y verraient aucun inconvénient.

48 % des musulmans affirment qu’ils se sentiraient « totalement à l’aise » avec un membre de leur famille souhaitant contracter un mariage mixte. Ils ne sont que 17 % à rejeter cette perspective, un chiffre à comparer aux 30 % d’Européens qui réagiraient mal si leur fils ou leur fille leur annonçait vouloir épouser un musulman ou une musulmane.

Quant à la montée de l’athéisme et à la désaffiliation de sa religion d’enfance, ce n’est pas un phénomène réservé aux catholiques : cela affecte également l’islam et plusieurs commencent à en parler.[11]

 

En reprenant à son compte, à motivation renversée (pour les attaquer et non s’en revendiquer), les thèses sur un islam intégral, défendues par Sayyid Qotb et ses successeurs, Ivan Rioufol ne rend service à personne. Les islams sont plongés aujourd’hui dans un intense et violent conflit des interprétations. En donnant ainsi consistance et crédibilité aux positions des islamistes, Rioufol et ses semblables affaiblissent celles et ceux qui dans les sphères musulmanes de France ou d’ailleurs construisent de nouveaux islams, ouverts sur le monde et nourris d’esprit critique et démocratique.  Une bonne défense intellectuelle contre Qotb et Rioufol doit nous pousser aujourd’hui à nous intéresser d’urgence à celles et ceux qui, dans l’ombre, travaillent sérieusement au renouveau de la pensée islamique.

 

Vincent Cabanel

 

 

 

[1] https://francais.rt.com/france/47969-turban-mennel-seme-chaos-sur-plateau-cnews à 40’15’’

[2] Sayyid Qotb (1906-1966) est un intellectuel égyptien, militant des Frères Musulmans, emprisonnée et exécuté par Nasser. Par ses écrits, c’est une des sources idéologiques fondamentale des islamistes violents et djihadistes de tout poil.

[3] https://www.lescahiersdelislam.fr/Le-combat-pour-Dieu-et-l-Etat-islamique-chez-Sayyid-Qotb-l-inspirateur-du-radicalisme-islamique-actuel_a864.html

[4] Fitna = Discorde, anarchie. En 756, Ali est désigné calife, Muawwiya gouverneur de Damas s’oppose à lui et conteste la désignation. Un conflit armé s’ensuit.

[5] Spécialistes du fiqh, droit musulman

[6] Jugement, avis d’ordre juridico-religieux

[7] Ed. La découverte, traduction Abdou Filali -Ansary

[8] http://www.iesr.ephe.sorbonne.fr/ressources-pedagogiques/comptes-rendus-ouvrages/abderraziq-ali-lislam-fondements-du-pouvoir-paris

[9] Cf. Les nouveaux penseurs de l’islam, de Rachid Benzine, et Réformer l’islam, de Abdou Filali-Ansary

[10] Agence européenne des droits fondamentaux, 21 septembre 2017, rapport

 Deuxième enquête de l’Union européenne sur les minorités et la discrimination (EU-MIDIS II) : Les musulmans – Sélection de résultats

[11] Cf. cet article du Monde  ou cette fiche sur le chercheur Houssame Bentabet qui prépare une thèse sur le sujet de l’irréligiosité chez les musulmans.

Un éditorialiste islamiste au Figaro ?

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